LA BOÎTE À TRIPLE FOND D’ÉRIC CHEVILLARD

Par Thomas Creusot.

Ce mois-ci, Éric Chevillard fait paraître son dernier livre : L’Autofictif ultraconfidentiel. Le titre, c’est vrai, a de quoi intimider. Le poids plus encore : 1,5 kilo… Pourtant, ne fuyez pas : voilà une aventure éditoriale unique et réjouissante, par l’un de nos écrivains majeurs.

Noir, épais, couverture cartonnée : le dernier livre d’Éric Chevillard ne ressemble guère aux minces volumes immaculés (éditions de Minuit oblige) auxquels l’auteur, prolixe (une trentaine de livres en une trentaine d’années) nous a habitués, depuis Mourir m’enrhume en 1987. L’imposant format de L’Autofictif ultraconfidentiel – car si couleur et épaisseur ont changé, l’incongruité du titre demeure – s’explique par la nature même de cette entreprise littéraire sans équivalent.

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L’autofiction ultraconfidentiel

De quoi s’agit-il ? Depuis dix ans (quelle constance !), Chevillard écrit, chaque jour, trois courts textes qu’il publie ensuite sur son blog, L’Autofictif. Trois fragments dont la taille, le ton et le thème varient selon l’humeur de l’auteur – mais le style et l’humour, eux, sont toujours garantis. Bien que l’exercice du blog, on l’imagine, soit un défi particulièrement stimulant pour un écrivain, Chevillard ne délaisse pas le livre : tous les ans, les éditions de l’Arbre Vengeur publient l’année écoulée. Après dix ans, voilà l’intégrale.

Objet non-identifié

Une intégrale qui, nous assure l’auteur dans un malicieux avant-propos, serait comme une « boîte à triple fond ». Les trois doses quotidiennes, administrées depuis dix ans à de fidèles et consentants lecteurs, le feraient plutôt passer pour une boîte à pharmacie : le remède est d’une efficacité rare. Le goût de ce traitement de choc ? Imprévisible : tantôt acide, quand Chevillard égratigne ses confrères[1] ,tantôt sucré quand il cite les mots d’enfants de ses deux filles. A moins qu’il ne s’agisse d’alcool fort ? À bien y regarder, l’ouvrage présente quelque analogie avec ces lourds volumes que le capitaine Haddock, dans la fusée qui l’emmène en orbite, emporte avec lui pour y dissimuler son whisky.

Il faut dire que chez Chevillard, la teneur en littérature a de quoi rendre pompette. Notre homme manie la langue comme personne. Sous les assauts conjugués de la fausse logique et de la vraie fantaisie, il fait plier le réel et le tord en tous sens. À force, bien souvent, il prend les formes de l’absurde. Parfois, les trois fragments quotidiens font une historiette, à la manière des Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, à moins qu’un fil rouge ne donne aux livraisons quotidiennes l’allure du feuilleton. Ailleurs, on trouvera des haïkus, des petits riens presque oulipiens. Et puis des aphorismes parfaits, des trouvailles stupéfiantes, des exercices de style où l’auteur rivalise de finesse et d’imagination.

À dire et à redire

Cette aventure au long cours (dix ans, rappelons-le !) n’est rien de moins qu’une vie qui s’écoule. La vie d’un homme, qui voit grandir ses filles et mourir son père. Qui réagit à l’actualité, et pas seulement littéraire, en regardeur tour à tour amusé et mélancolique, tendre et cynique. Qui se met en scène, aussi, car le narrateur de L’Autofictif devient un personnage de fiction, qui mène sa vie parallèle, en douce, au rythme quotidien de cette valse à trois temps. Le titre du blog se veut ainsi un pied-de-nez à l’autofiction : malgré ses dimensions imposantes, L’Autofictif ultraconfidentiel est tout sauf un divan de psychanalyste. Chevillard préférera toujours la pirouette à l’auto-analyse, l’ironie à la complaisance, le vrai-faux journal intime au compte-rendu clinique.

Dès lors, le livre devient un miroir déformant : ce n’est pas pour rien si, avec une logique sournoise, un sens de l’observation affûté et décalé, les choses, les bêtes et les mots se renversent si souvent chez Chevillard, qui trouve un malin plaisir à tirer le tapis sous les pieds de son lecteur. Ce volumineux journal de bord est autant un art poétique qu’un art de vivre : chaque jour, avec des mots choisis, affûter son regard sur le monde, le prendre à contre-pied (ou à rebrousse-poil). Quelle autre mission pour la littérature ? Retournons à l’avant-propos, où l’on lira ceci : « C’est parce que l’écrivain y trouve encore à dire et à redire que se renouvelle la richesse du monde ». Voilà peut-être à quoi ressemble le plus la boîte d’Éric Chevillard : un coffre au trésor.

Puisque j’ai résisté au plaisir de vous citer quelques passages du livre – comment en sélectionner une poignée sur les dix mille fragments ? – il ne vous reste plus qu’à vous précipiter sur le blog :

http://autofictif.blogspot.fr/

et, surtout, sur :L’Autofictif ultraconfidentiel d’Éric Chevillard, Éditions de l’Arbre Vengeur, 1209 pages, 29 €[2] .


[1] Également chroniqueur au Monde des Livres, Chevillard fustige régulièrement les mauvais écrivains, les auteurs médiatiques et les jurés de prix littéraires. Tous sont d’ailleurs la cible de son précédent livre, Défense de Prosper Brouillon, pamphlet désopilant dont, au passage, je vous recommande chaudement la lecture.

[2] Ce qui revient à 2 centimes la page, soit cinq fois moins que le dernier Goncourt

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