Les particularités et la langue de l’île de Man

Par Ywan Cwper.

Entourée par l’Angleterre, le Pays de Galles et l’Irlande, bien en vue dans la mer d’Irlande, l’île de Man est connue pour certaines de ses particularités… Mais les connaît-on vraiment bien ? Le nom nous est vaguement familier, et peut-être qu’on connaît les courses motocyclistes qui s’y tiennent annuellement. Toutefois on est souvent bien en peine lorsqu’il s’agit de donner des détails, voire de lister toutes les raisons pour lesquelles Man est si populaire.

L’île de Man est quinze fois plus petite que la Corse, sa population est d’un peu moins de 89 000 habitants (le double d’il y a cent ans), mais son charme au kilomètre carré est étonnamment élevé.

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Portrait

L’île est investie au Ve siècle avant notre ère par le peuple celte. D’abord d’influence brittonique (Celtes du sud comme les Gallois, les Cornouaillais ou les Bretons), le peuple mannois devient essentiellement gaélique à partir du IVe siècle ap. J.-C., quand les peuplades irlandaises y élisent domicile. Le christianisme y est introduit lors du siècle suivant.

Aux rois celtes dont on trouve la trace à partir du VIe siècle, succèdent les rois vikings venus avec les invasions du IXe siècle. Dès lors, Man fait partie du royaume norrois qui existe entre 1079 et 1266.

Le passage de ces souverains norvégiens et danois ne détériora en rien la culture celtique de l’île (au contraire, celle-ci absorba la culture scandinave), mais cette dernière en hérita le Tynwald, qui est aujourd’hui son parlement. C’est un des plus anciens systèmes de gouvernement qui soit encore en vigueur aujourd’hui dans le monde.

En 1266, le roi de Norvège reconnaît la souveraineté de l’Écosse sur Man, puis l’Angleterre la revendique en 1290, la faisant passer définitivement aux mains des seigneurs anglais. L’île changera de maison au gré de l’infécondité de leurs ayants droit.

Entre 1765 et 1829, le duché d’Athol perd son emprise sur l’île ; elle appartient pendant cette période à la Couronne, qui l’a rachetée pour étouffer le commerce contrebandier s’y déroulant.

Aujourd’hui, et ce officiellement depuis 1866, Man est indépendante, mais la longue influence anglaise sur son histoire a rendu son statut très ambigu ; royaume théorique et autonome, l’île n’est pas représentée au Parlement britannique, mais le chef d’état en est… la reine d’Angleterre. Dans les faits, elle est une dépendance de la Couronne.

Man dispose de sa propre monnaie (la livre mannoise, qui suit toujours strictement le cours de la livre sterling), de son drapeau, de ses timbres, de son propre passeport, et nomme ironiquement la Grande-Bretagne « l’autre île », toutefois elle en dépend pour se fournir en électricité. En 2016, elle a organisé un référendum sur l’indépendance, sans conséquence législative pour le moment.

Le Tourist Trophy

Si l’île héberge chaque année depuis plus d’un siècle une compétition motocycliste, c’est encore une histoire d’Histoire. Déjà en 1904, Man autorisait de fermer ses routes pour organiser des courses automobiles sans limite de vitesse ; autant de choses interdites sur le sol anglais, ou bien devrait-on dire « le reste du sol anglais ».

Trois ans plus tard, les motos débarquent – littéralement. En 1911, la course inaugure son circuit actuel… et son premier mort. En effet, si le spectacle est si célèbre, ce n’est pas tant pour son histoire que pour sa dangerosité : entre 1907 et 2017, 250 accidents ont eu lieu, dont 146 furent fatals. Chaque année, plusieurs coureurs décèdent, malgré l’insistance des détracteurs de la course (des observateurs mais aussi des sportifs) pour la faire interdire.

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La course de soixante kilomètres n’a été annulée qu’en trois occasions : les deux guerres mondiales et l’épidémie de fièvre aphteuse de 2001. L’édition 2019 serait la centième.

L’évènement a inspiré plusieurs jeux vidéo et films, y compris le documentaire Tourist Trophy: La Course de l’extrême, réalisé par Richard de Aragues et sorti en 2011. L’acteur et musicien Jared Leto en est le narrateur. Le sous-titre original du film, Closer to the edge, vient d’ailleurs d’une chanson de son groupe 30 Seconds to Mars.

Les attraits fiscaux et touristiques

Toujours grâce à son statut équivoque, Man est un lieu privilégié par l’entrepreneuriat. Le chômage y est très bas, et l’île offre à ses entreprises une exonération d’impôts. Ceci, bien sûr, sous certaines conditions : l’entreprise exemptée ne peut notamment pas avoir d’actionnaire local, et doit s’acquitter d’une cotisation annuelle à l’état mannois.

Toutefois, il est possible d’être attiré par Man les poches tout juste pleines de ce qu’on vient y dépenser : fière d’exhiber son patrimoine celte, l’île est extrêmement touristique, et ce depuis les années 1920. Ancien lieu de villégiature pour la bourgeoisie anglaise, elle en a hérité des services haut de gamme en matière de balnéothérapie mais propose aussi des activités plus terre-à-terre comme le shopping, ou mer-à-mer avec sa marina prisée pour la pratique de la voile.

Le territoire est également réputé pour deux animaux en particulier, respectivement originaire et endémique : le Manx (ou Cymric dans sa variété à poils mi-longs), un chat présentant la particularité d’avoir une queue très courte voire inexistante, et le Loaghtan, un mouton qui possède deux ou même trois paires de cornes. À croire que quelqu’un s’est emmêlé les pinceaux en bricolant Man.

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La langue mannoise

La langue locale de l’île n’est pas forcément l’aspect le plus connu du grand public. Pourtant, c’est une de ses spécificités les plus étonnantes : le mannois (ou manxois) est une langue qui a failli mourir.

Le mannois est une langue celtique. La famille des langues celtiques, aujourd’hui menacée par la prédominance de l’anglais (langue germanique) et du français (langue romane), s’étend encore de la Bretagne à l’Écosse en passant par le Pays de Galles et l’Irlande : ses représentants les plus connus sont le breton et le gallois, mais il existe aussi différentes variétés de gaélique comme l’irlandais, l’écossais… ou le mannois.

Au même titre que ses cousins gaéliques, le mannois a dû lutter pendant des siècles contre l’influence anglaise. Sans celle-ci, le mannois et le gaélique écossais auraient pu ne jamais se dissocier ; les deux langues ne se sont séparées qu’au XVe siècle, au travers surtout d’une forme écrite de plus en plus populaire qui a accentué et figé leurs différences.

Anciennement influencée par le vieux norrois (ancêtre médiéval des langues germaniques), la langue est à la fois lexicalement archaïque et grammaticalement novatrice. Pour ces raisons, et malgré sa proche parenté  avec l’écossais, le mannois est une langue celte qui sort du lot.

Le déclin du mannois commence au XVIIe siècle, paradoxalement à l’époque où son orthographe est figée par l’évêque Thomas Wilson (un siècle après les travaux inutilisés de l’évêque John Philips en 1610). C’est aussi l’époque où elle est imprimée pour la première fois ; c’est en 1707 et il s’agit d’un texte bilingue intitulé The Principles and Duties of Christianity / Coyrle Sodjeh (“Principes et devoirs de la chrétienté”).

Au XVIIe siècle donc, les jeunes Mannois commencent d’émigrer en Angleterre pour leurs études. En parallèle, la Couronne fonde les premières écoles anglophones sur l’île. Toutefois, Wilson et son successeur, défenseurs de la langue locale, la considèrent nécessaire pour exécuter correctement leur ministère et éviter de n’être compris qu’au travers des mots latins récurrents dans les prières ; grâce à eux, elle reste enseignée.

Il faut attendre 1872 pour que la totalité des écoles n’enseignent plus que l’anglais. C’est un coup dur pour le mannois ; à partir de là, l’anglais devient logiquement la langue majoritaire. Les archives nous apprennent qu’en 1848 déjà, les monolingues mannois sont « peu nombreux », et « peut-être inexistants chez les jeunes » (J.G. Cummings), et ce à cause des échanges entretenus avec l’Angleterre.

En 1874, le linguiste Henry Jones écrit que 30 % de la population mannoise parle mannois couramment (12 340 habitants sur 41 084). Les recensements postérieurs complètent ces statistiques : 9,1 % de la population se déclarait mannophone en 1901, puis seulement 1,1 % en 1921.

Cette tendance s’autoalimente : puisque peu de gens parlent mannois, les parents ne voient pas l’intérêt de l’apprendre à leurs enfants, préférant les diriger vers l’opportunité de parler anglais, universel à l’échelle de leurs familles.

En 1899 est créée la Société pour la langue mannoise, dont les efforts sauveront la langue in extremis au bout du compte. En 1948, elle fait enregistrer les locuteurs natifs ; il n’en reste plus que neuf, sur moins d’un millier de personnes le parlant plus ou moins bien. Cette année-là comme quatorze siècles plus tôt, du matériel irlandais débarque sur l’île, cette fois-ci pour immortaliser la voix de ces gens.

Cependant, le mannois n’est pas encore au fond du gouffre : en 1951, il ne reste que 275 locuteurs, âgés pour la plupart, qui perdent leur pratique sous l’influence du monde extérieur.

En 1964, l’intérêt scientifique pour la langue est ravivé sous l’impulsion du revivaliste Brian Stowell, permettant de renouveler les enregistrements sonores avec des moyens plus modernes. L’avant-dernier locuteur natif, Sage Kinvig, étant décédé deux ans plus tôt, il ne reste plus qu’une personne digne des efforts de Stowell : Ned Maddrell. Après avoir transmis ses connaissances, ce dernier meurt en 1974 à l’âge de 97 ans, signant le début de vingt ans de mort pour le mannois en tant que langue maternelle.

Du fait de sa longue existence, Maddrell se souvenait d’une vieille femme de son enfance qui, selon le celtologue John Rhys, devait être la dernière monolingue mannoise. Cette coïncidence renvoie à un constat fait par un autre celtologue, Henry Jenner, en 1875, à quelques années de la date de naissance de Maddrell : il remarque que les personnes âgées à cette époque-là parlent uniquement mannois, les personnes d’âge moyen mannois et anglais, et les jeunes seulement l’anglais. Cela illustre que le mannois de Maddrell, appris par hasard, aurait pu disparaître beaucoup plus tôt.

À partir de la mort de Maddrell, la langue est maintenue en vie par Brian Stowell et quelques autres revivalistes rattachés à sa cause. On doit au Tynwald, le système gouvernemental séculaire de l’île, d’avoir de nouveau suscité l’intérêt des politiciens pour le mannois en défendant son usage dans une motion de 1984. Une année plus tard, de premières mesures sont prises pour accroître la prégnance de l’idiome (notamment la création de panneaux de signalisation bilingues).

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En 1992, le mannois devient une matière facultative à l’école, relançant sa pratique de manière importante. Déjà en 1991, 643 habitants sur 71 267 se déclaraient locuteurs (soit autant qu’à la fin des années 1920). En 2015, ils sont 1 800 sur 88 000. Parmi eux, on trouve surtout de nouveaux locuteurs natifs : cette année-là, 70 enfants ont le mannois pour langue maternelle.

En 1835, le premier lexicographe du mannois, Archibald Cregeen, publiait son dictionnaire ; il y déplorait l’action détérioratrice de l’anglais sur la langue (par le biais des emprunts notamment) au point qu’elle en devenait décadente. Si elle n’est aujourd’hui plus considérée comme une langue morte ou même en danger, c’est grâce à une approche beaucoup plus descriptiviste : peu importe que la prononciation ou même le sens soient conservés, à condition que tout soit dit dans le respect de la grammaire et de la compréhensibilité. Ressuscité, le mannois n’est plus le même.

Quoique l’entreprise de Brian Stowell, de ses prédécesseurs de la Société pour la langue mannoise ou de ses successeurs à venir soit linguistiquement couronnée de succès, il est probable que la langue locale connaisse un sort commun à toutes les langues celtiques : elles pourront être préservées mais leurs locuteurs ne seront jamais plus monolingues, et leur statut ne sera plus jamais que symbolique. Jamais le breton ou le gallois ne sauront faire face à la domination franco-anglaise qui est leur lot à toutes. Pour les utopistes, il est maintenant temps d’espérer que le soubresaut de vie qu’a connu le mannois soit le plus durable possible.


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