MA VOIX EST UN MENSONGE | Rafael Menjívar Ochoa, à paraître début mars

Par Karen Cayrat.

En cette fin février, Pro/p(r)ose Magazine vous engage à la lecture et à la découverte en avant-première d’une voix singulière de la littérature latino-américaine, celle de l’auteur salvadorien Rafael Menjívar Ochoa, encore quelque peu méconnu ici en France. Soyez prévenu/e/s, Ma voix est un mensonge paraîtra d’ici quelques jours aux éditions Quidam.

 

La voix est au cœur de cette œuvre incisive, brute, sombre et désabusée que livre Rafael Menjívar Ochoa. Elle nous plonge dans les arcanes du pouvoir, de la corruption, nous amène sur les terres du Mexique, qu’a bien connu l’écrivain et où sévissent violence et stupre. L’intrigue s’intéresse à un comédien au chômage. Des services spéciaux le contactent, une somme considérable lui est proposée. Pour l’obtenir, tout ce qu’il lui reste à faire est de prêter sa voix à celle d’un prisonnier politique, mort sous la torture, le temps d’une conférence de presse qui servira à justifier un meurtre.

La voix traduit le mensonge, véhiculé par le langage, par l’émotion, que cela soit à travers la voix narrative ou le dialogue qu’amorce ce premier pan de la « trilogie mexicaine » d’Ochoa. Il s’agit d’une quête. Un jeu de dupe débute sous vos yeux et c’est cette voix, celle du narrateur, qui est chargée de brouiller les pistes. Où débutent mensonges et vérités ? Comment discerner ce qui est juste, et jusqu’où est-on prêt à aller pour étouffer la vérité ? Vérité et mensonge seraient en quelque sorte une affaire de subjectivité, de point de vue.

Ce sont des questions profondes que pose, de facto, ce roman, interrogeant les conventions, les liens entre réel et fiction, les pouvoirs qui régissent notre société, les médias, la vérité, le langage et notre manière de nous situer par rapport à eux. Un style pertinent, parfois abrupt mais puissant sert l’ouvrage, alliant cynisme, humour noir, et ironie. Des procédés sur lesquels s’appuient tant les réflexions que la critique au vitriol portée par cette œuvre efficace.

Ochoa
Ma voix est un mensonge, Ochoa, éditions Quidam

L’être est également l’une des thématiques centrales du roman. En effet, la voix est surtout celle d’un narrateur aux multiples facettes qui, pour incarner au plus juste la figure du prisonnier, passe par toute une pléthore d’états, entame un véritable travail sur lui-même, s’embarque dans des recherches aux fins de cerner la personnalité, la quintessence de l’identité d’un homme sans toutefois y parvenir véritablement, comme si le caractère unique de sa voix révélait en même temps la vérité, l’originalité et l’authenticité de l’être. Cette voix, témoin de la complexité, de l’immanence et du caractère protéiforme, agirait par conséquent, d’une certaine manière comme propre de l’homme.


Je passai deux jours enfermé dans sa chambre à remplir le magnétophone de voix. […] Des voix, beaucoup de voix, qui ne me laissaient pas dormir, me faisaient crier, assailli de cauchemars une seconde après avoir posé ma tête sur l’oreiller. Me relever alors, et rallumer la lumière, et me remettre devant le magnétophone, et les bobines et tourner, tourner, tourner, hypnotiques. […] Ces deux jours-là, je ne pensai pas, je ne voulus pas penser. Voilà pourquoi je n’arrivais pas à dormir ; entre les rêves je ne pouvais pas contrôler mes pensées, je voyais la vérité et je me sentais mal. Quelqu’un devait mourir après ma déclaration, c’était certain […] et c’est ce qui me faisait parler et parler devant le micro du magnétophone et inventer des voix, pour répondre aux questions du scénario, de manière compulsive et inutile.


Par ailleurs, ce roman noir arpente des atmosphères interlopes où se confondent et se rompent les codes du polar et du théâtre. Tout un jeu d’illusions et de réminiscences particulièrement pertinentes s’y opère. Ainsi, il s’avère difficile, entre ces pages, de ne pas penser à Shakespeare qui affirmait dans sa pièce Comme il vous plaira que « le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles. ». C’est exactement l’impression que nous donne Ochoa. Celle d’une société où se confondent vérités et mensonges, apparences et illusions, et qui, en somme, constitue en soi une comédie traversée par les ambitions, le comique, les drames et les tragédies de chacun. Une société sous le joug de fards, de violence, d’absurde et d’injustice.

Mais si Ma voix est un mensonge…peut-être feriez-vous mieux de découvrir par votre propre voix, d’ici quelques jours, aux éditions Quidam, cette œuvre coup de poing.

158 pages 16 €

Traduit de l’espagnol (Salvador) par Thierry Davo

Collection : Les Âmes Noires

Mars 2018 — 140 x 210mm

ISNB : 978-2-37491-076-5

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