La Confession | John Herdman

Par Karen Cayrat.

 

Publié aux éditions Quidam depuis le début de ce mois, La Confession de John Herdman, est un roman recherché, subtil et labyrinthique qui saura combler tout amateur de mots, en particulier si la langue de Shakespeare fait partie de sa combinaison linguistique.

Les méandres de La Confession, nous mènent auprès de Leonard Balmain. Auteur confirmé mais pauvre, il décide de répondre à une annonce pour rédiger de manière anonyme l’autobiographie d’un certain Torquil Tod. C’est un passé trouble, sinistre, qu’exhume Balmain au fil des révélations de son commanditaire. Jusqu’où le poids de ces révélations le conduira-t-il ?

Je n’ai pas pour habitude de répondre aux annonces des journaux. En vérité, le seul fait de les lire m’a toujours semblé une expérience déprimante, une vraie perte de temps. Si, quand j’avais vingt-cinq ans, quiconque m’avait dit qu’un jour je répondrais à une annonce de rédacteur anonyme sans être autrement motivé que par une curiosité amusée, je lui aurais ri au nez. Et si j’avais pu prédire que je le ferai bel et bien, je n’aurais jamais, j’en suis sûr, embrassé la carrière des lettres. Mais c’est une vérité que révèle l’expérience, une vérité mélancolique, cette tendance à faire à l’âge de cinquante ans maintes choses qui ne nous seraient pas venues à l’idée vingt-cinq ans plus tôt. La vie, comme on dit, est ainsi faite.[…] C’est ainsi que j’ai rencontré Torquil Tod. Et c’est ainsi que j’en suis arrivé à écrire ce récit, dans la crainte mortelle que Tod décide de se passer de moi parce que j’en sais trop, parce que j’ai été le réceptacle de tout ce qu’il m’a révélé sur lui et m’a ordonné de rédiger. Pourquoi ? Si je connaissais la véritable réponse à cette question, je me sentirais davantage en sécurité. Mais les motivations de Torquil m’ont toujours échappé, en fin de compte.

Ce roman de John Herdman parvient à nous interloquer dès lors que nous appréhendons son titre dont la polysémie parvient à retranscrire l’aspect nébuleux et trouble de cette œuvre inclassable. La Confession. De qui ? De quoi ? Y a-t-il une part d’ombre et de vérité dans ce récit et quelle est la nature des fautes, péchés ou crimes que peut embrasser cet aveu ? Autant d’interrogations qui nous submergent avant de sombrer dans ces lignes palpitantes et confuses.

La confession_Avril_ ProproseSaluons également toute la subtilité, l’élégance et la pertinence des choix de traduction opérés  par Maica Sanconie dans l’élaboration de cette prodigieuse version de l’anglais (Écosse) au français. Notons que le titre original de l’ouvrage, Ghostwriting — tout aussi polysémique — questionnait une autre dimension tout aussi développée, celle des prête-plume –ghostwriters-  ces écrivains de l’ombre, longtemps connus sous le terme dépréciatif et controversé de « nègre littéraire » aujourd’hui politiquement incorrect.

La Confession de John Herdman est une œuvre à la fois sibylline et atypique. Métafiction assumée et audacieuse, elle saura plaire aux amateurs de Calvino et Borges par son jeu de récits enchâssés, sa multiplicité de points de vue et sa capacité à emprunter à de nombreux genres littéraires. Roman à énigme, roman noir, fantastique, gothique ou satiriste, Herdman maîtrise si bien ambiguïté et jeux de piste qu’il en deviendrait presque ardu de cerner les contours de cette œuvre habile et bien pensée. Le roman s’amuse également en esquissant une onomastique fondée sur le plurilinguisme, en se livrant à des parodies intéressantes et en misant sur une riche intertextualité. Les réminiscences les plus marquées font notamment écho à Poe, Stevenson ou Hogg. Les procédés mis en œuvre nous permettent aussi bien de suivre la rédaction de l’autobiographie par Balmain ou les doutes qui le submergent que les solutions qui lui permettent de poursuivre le processus créatif qu’il déploie pour combler les manques du récit de Tod.  Par ailleurs ces subterfuges pourraient également chercher à traduire une écriture de la folie, dans la mesure où la véracité des faits est constamment remise en question, et où l’on en arrive à douter de l’existence même du personnage de Torquil Tod. En effet, outre les craintes de Balmain, réel et irréel semblent s’entrechoquer. Les frontières sont si ténues qu’il devient difficile de les dissocier dans cet univers où le temps et l’espace semblent tout aussi confus. L’auteur serait-il victime de lui-même ? Les thématiques de l’identité et de la dualité figurent au cœur de cette œuvre et étayent encore davantage cette sensation. D’autant plus que chaque personnage semble en quelque sorte se mirer dans un autre.

Par ailleurs, La Confession offre un regard sur la littérature, la place et rôle de l’auteur ; elle interroge sur les possibles, le potentiel et l’évolution de la littérature. L’écriture pourrait d’ailleurs s’apparenter à une activité périlleuse, subversive, dangereuse. Une activité à risque donc. En effet Balmain, pourtant auteur de renom, choisit de prendre la plume en tant que ghostwriter, en restant dans l’ombre, cachant aux yeux du monde le véritable auteur de ladite autobiographie, avant de trouver la mort dans des circonstances plus que douteuses. En ce sens, nous pourrions y déceler une double allusion. En premier lieu aux théories de Barthes qui dénoncent la mort de l’auteur. En second lieu, au contexte actuel où de nombreux auteurs à l’image de Roberto Saviano, Salman Rushdie ou Asli Erdogan – pour ne citer que ces quelques exemples – se voient muselés, menacés, contraints à l’exil ou condamnés pour leurs écrits.

Enfin pour renforcer le voile de mystère qui recouvre son roman, Herdman n’hésite pas à évoquer des thèmes cabalistiques, des religions en passant par les sectes, la sorcellerie ou le charlatanisme, ce qui accentue encore davantage la propension fantastique de cet ouvrage au style agréable et ironique à souhait.

N’hésitez pas à céder à la tentation… L’incroyable Confession de John Herdman est à découvrir aux éditions Quidam de toute urgence !  

183 pages 20 €

Collection : Made in Europe

Traduit de l’anglais (Écosse) par Maica Sanconie

Avril 2018 — 140 x 210mm

ISNB : 978-2-37491-079-6

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