Titan Noir| Florence Aubry

Par Caroline Dessaint.

 

Fraîchement bachelière, Elfie intègre un parc océanographique en tant que caissière. Rapidement, elle change de poste et s’occupe des manchots. Finalement, elle endosse la casquette de dresseuse d’orques auprès de l’orque entièrement noire nommée Titan. La jeune femme pense développer un lien particulier avec elle. C’était sans compter sur l’entrée en scène de son ancienne dresseuse Ema. Cette dernière, informée du passé de Titan, avait démissionné du parc et jugeait important d’informer Elfie du danger qu’elle court. En effet, l’orque qu’Elfie pensait si bien connaître s’appelle en réalité Oscuro. Enlevée à sa mère dans les fjords islandais, Oscuro avait connu trois parcs différents. Dans les deux premiers, elle avait tué. Une orque tueuse, ce n’est pas bon pour les affaires, alors on lui a donné un autre nom et on l’a vendue. C’est ainsi qu’Elfie est devenue sa dresseuse. Celui qui raconte son histoire c’est Robbie, un Américain qui avait organisé la chasse à l’orque, qui avait séparé Oscuro de sa mère. Rongé par le remord, Robbie profite d’une tempête pour libérer Titan dans l’océan Atlantique et ainsi s’affranchit de sa faute.

Florence Aubry nous offre ici un livre qui se dévore littéralement en deux jours. Fort en émotion, il nous plonge dans la réalité des parcs océanographiques. Si le récit est pleinement une fiction, l’auteur s’inspire de l’histoire de l’orque Tilikum, capturée et exploitée dans un parc. Cette dernière a tué par trois fois avant de décéder en captivité en 2017.

Tilikum est une orque mâle née au large de l’Islande vers 191 et capturée en 1983. De 1992 à 2017, Tilikum fut l’une des attractions du parc SeaWorld Orlando aux États-Unis. Réputée pour être la plus grosse orque en captivité, elle mesurait 6,9 mètres pour 5,4 tonnes.

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Florence Aubry aborde en premier lieu la barbarie que représente la chasse à la baleine. À travers le personnage d’Oscuro, elle évoque le passé de Tilikum et sa capture au large de l’Islande : « Ils nagent en ligne, en direction des fjords dont les silhouettes franches se reflètent sur l’eau si calme aujourd’hui. Ils nagent dans une harmonie parfaite, plonger, ressortir, souffler l’eau, respirer, tous ensemble. Ils nagent chez eux, dans ce territoire époustouflant qui est le leur, ce territoire infini qu’ils parcourent sans relâche, des heures à nager sans fatigue et sans ennui, des kilomètres et des kilomètres, et tout à explorer, en longueur et en largeur, toujours dans cette douceur infinie de l’eau salée et de l’amour familial » (page 56). Elle raconte la poursuite, les filets, les bâtons et les rires cyniques des hommes face à des animaux effrayés, stressés. L’auteur évoque aussi les bassins trop petits dans lesquels on place les orques. Elle parle de leurs ailerons qui deviennent mous et se courbent en captivité. C’est le cas de Tilikum.

Florence Aubry s’est aussi inspirée du rôle de reproducteur des orques mâles. En effet, Tilikum est le géniteur de 21 individus dont 11 sont encore en vie. L’auteur en parle dans ces termes : « Il est le père de beaucoup d’orques dans le monde, depuis toutes ces années. Il est ce que l’on appelle un mâle reproducteur. Régulièrement, ils viennent sur lui, ils se servent » (page 44). Florence Aubry évoque ainsi la dure réalité de la reproduction en captivité. Les animaux ne choisissent pas d’avoir des petits, on les y contraint. Cependant, les mentalités changent. Le 3 mai 2017 fut publié un arrêté interdisant la reproduction des cétacés en captivités. Cela signifiait à terme la disparition des orques et des dauphins dans les parcs. Mais cet arrêté a été annulé par suite d’un recours des parcs français.

Titan Noir nous apporte une réelle sensibilité avec des vérités qui font mal, des vérités que l’on refuse souvent d’entendre. Florence Aubry dénonce ici la souffrance des animaux que l’on exploite « Peut-être parce que je me suis rendu compte qu’on ne leur donnait pas suffisamment à manger. Qu’elles avaient faim, tout le temps. Que c’était la condition pour qu’elles obéissent. ». Florence Aubry alterne pages blanches et pages noires dans ce roman. Ces pages noires sont sombres par la couleur du papier, mais aussi par les mots qu’elles portent. Elles transportent la dure réalité des parcs océanographiques. Elfie, le personnage principal, est confrontée à l’euthanasie de deux manchots dont elle s’occupait. Pour construire une aire de jeu à côté du restaurant, le parc abandonne l’idée d’une nouvelle manchotière. Ils revendent alors les manchots sauf les deux estropiés dont s’occupait Elfie. Ceux-ci sont euthanasiés, car ils ne rapportent rien.

Enfin, Florence Aubry se base sur la vie de Tilikum « l’orque tueuse » lorsqu’elle fait resurgir la nature sauvage d’Oscuro : « Oscuro n’est pas un assassin. Il n’est pas un fou. Il est un être en colère » (page 79). En effet, l’orque Tilikum a tué par trois fois. Dans Titan Noir, Oscuro commence par tuer sa jeune dresseuse lors d’un spectacle. C’est une référence ouverte à la jeune dresseuse Dawn Brancheau, que Tilikum a noyée pendant une représentation. De même, Oscuro reçoit la visite d’un homme dans son bassin en pleine nuit. Encore une fois, l’orque entraîne un être humain au fond du bassin. C’est une référence à Daniel P. Dukes, tué par Tilikum. Si Oscuro n’a fait que deux victimes, ce n’est pas le cas de Tilikum, qui a entraîné la jeune étudiante en biologie Keltie Byrne au fond de son bassin le 20 février 1990.

Florence Aubry, à travers un style fluide et plaisant à lire, nous rappelle ici que les orques sont des animaux sauvages qui ne sont pas faits pour être domestiqués. Les bassins trop petits, la présence constante du public, les inséminations artificielles et les spectacles sont des facteurs constants de stress. Tilikum est l’exemple même d’un animal qui ne veut plus subir les contraintes imposées par l’homme pour sa soi-disant sécurité. La question que l’on se pose après avoir lu Titan Noir c’est : pourquoi cautionne-t-on de payer des parcs et de s’y rendre pour voir des mammifères — qui devraient vivre dans l’océan — sauter dans des petits bassins comme un chien à travers un cerceau ? C’est à découvrir aux éditions Rouergue.


Titan noir

Broché: 187 pages
Editeur : Editions du Rouergue
ISBN-10: 2812615974
ISBN-13: 978-2812615979