GLISSEMENTS PROGRESSIFS DE L’ALPHABET

Par Thomas Creusot.

Philippe Jaffeux, auteur déjà d’une dizaine de recueils, ne cesse d’expérimenter, creusant peu à peu une parole poétique singulière et ludique. Focus sur deux livres récents : 26 tours et Glissements.

Jean Cocteau affirmait avec malice qu’un livre n’est qu’un dictionnaire en désordre. Ceux de Philippe Jaffeux semblent, avant tout, être des alphabets en désordre. Pour s’en rendre compte aisément, il suffit de feuilleter O L’AN / (dont la deuxième édition a paru en 2013) ou de faire défiler les pages d’Alphabet, qu’on aura pris soin de télécharger (gratuitement) sur le site des éditions Sitaudis. A priori, Glissements est moins conceptuel que ces deux précédents recueils, mais un rapide coup d’œil suffit à s’assurer de la présence de cette inépuisable matière première qu’est, pour le poète varois, l’alphabet. La lettre est la matrice de son travail, le point nodal d’une écriture singulière qui relève du glissement, donc, mais aussi, dans son dernier ouvrage en date, de la rotation.

Glissements 1

Carrés magiques

Commençons donc par l’étonnant 26 tours, qui se présente sous la forme d’une succession de carrés, sortes de strophes de dix vers, qui pivotent, à chaque page, d’un vingt-sixième de tour. À mi-chemin entre les Cent mille milliards de poèmes de Queneau et le flip-book, 26 tours est donc un livre-objet, qu’on retourne et qu’on renverse. Petit objet carré, il prend vie, s’anime, répète sa pirouette à l’envi. Attention toutefois : il ne s’agit pas d’une simple mécanique de boîte à musique ; y pointe aussi le vertige du derviche tourneur. Le temps de la volte-face est instable, l’équilibre du carré sur sa pointe est des plus précaires. Le trouble s’invite alors dans la mécanique huilée, où il est bien vite question de joie, de songe, d’une « lumière miraculeuse ». Plus de doute : le « sort de tes carrés tourne à l’unisson d’une planète ronde ». On touche au fertile paradoxe du livre, à la tension entre le circulaire et le carré, l’angle et la spirale, la ligne droite et la volute. Fragile oxymore, qui révèle une attention à des rythmes plus amples et plus secrets : le bricolage du poète-artisan, qui revendique les artefacts de l’Oulipo comme sources d’inspiration, fait écho à une « autre parole » cosmique.

 

Parole vivante…

Il y a d’ailleurs quelque chose de cet ordre dans les phrases de Jaffeux, psalmodies lancinantes, à la structure toujours identique. Dans Glissements, la phrase, proche de l’aphorisme, conserve cette scansion presque incantatoire, en dépit des torsions que Jaffeux lui fait subir. Chaque poème marque un degré supplémentaire dans la trituration de l’alphabet. Tous les jeux sont possibles, toutes les combinaisons sont explorées.Glissements 2

Mais jamais ces logiques sérielles et combinatoires ne relèvent d’une exploration mécanique et désincarnée du langage. La parole de Jaffeux est vivante, elle inclut la participation active, gestuelle presque, du lecteur : « Un livre tournant éclipse l’écran de ton ordinateur pétrifié » note-t-il dans 26 tours. L’écriture numérique ouvre toutefois des perspectives que Jaffeux ne manque pas d’explorer, jouant ainsi sur la confusion typographique entre le « 0 » et le « o », entre le « 1 » et le « l ». Car, dans Glissements, la poésie de Jaffeux éclate sur la page, recourt aux italiques pour mettre en évidence sa structure profonde, redistribue les espaces et les césures de la phrase, réinvestit le modèle oulipien de la « boule de neige »[1]. « Des phrases en déséquilibre se construisent sur le chantier d’un dessin », perpétuant ainsi la lignée de la poésie typographique.

 

…et art de l’écart

Que Jaffeux fasse glisser, tourner ou se décomposer l’alphabet, qu’il y intègre chiffres ou italiques, qu’il opte pour des calligrammes géométriques, il s’agit toujours d’introduire du jeu dans le langage. Le jeu, c’est à la fois l’approche ludique et la recherche de la respiration, de l’écart, qui rejoint l’idée de clinamen chère à Perec et aux oulipiens. La déviation initiale des atomes qui, dans la philosophie épicurienne, permet la cristallisation du réel, se traduit, dans le domaine littéraire, par la quête du décalage créateur, du pas de côté qui, au cœur du labyrinthe des mots, engage dans des chemins inattendus et buissonniers. Pour Jaffeux, « un écart entre les mots et les choses accède à la réalité d’un recul innommable » : c’est au prix d’une subtile dissonance (qui lui fait, par exemple, orthographier hasard avec un t final) que peut s’exprimer ce quelque chose qui relève de l’ineffable.

 

26 tours, éditions Plaine Page, collection « Les Oublies », 2017, 60 p.

Glissements, éditions LansKine, 2017, 55 p.

[1] « Il s’agit d’un poème dont le premier vers est fait d’un mot d’une lettre, le second d’un mot de deux lettres, etc., le nième vers comprend donc n lettres » (Oulipo, Atlas de littérature potentielle, Paris, Folio Essais, 1988, p. 194).

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