DE TOUTES PIÈCES | CECILE PORTIER

Par Karen Cayrat.

 

Pour cette rentrée littéraire, Pro/p(r)ose Magazine avait envie de vous faire découvrir une œuvre curieuse et éclectique, il s’agit du deuxième roman de Cécile Portier, De toutes pièces, roman paru il y a quelques jours tout au plus aux éditions Quidam.

 

9 janvier

Savoir ce qu’on fait : un fatras agencé au millimètre près, avec dedans un paravent peint d’oiseaux, des bêtes à poil et à griffes, dont une loutre, pour la beauté enfin stoppée, réalisée, de sa nage, et des bocaux sur des étagères scellées dans la menuiserie sombre aux mécanismes d’ouverture plus subtils que compliqués, s’offrant seulement aux doigts fins. Des surprises, des terreurs, des onguents, des mèches de cheveux de concubines d’un harem, type Angélique Marquise des Anges. Des planches d’anatomie exclusivement consacrées aux organes sensoriels et à leurs raccordements au système nerveux central, et ainsi, une meilleure compréhension des envies de saccage. C’est une délectation un peu malsaine, très fin de siècle : le fruit de beaucoup de détournements, de toutes les concentrations décadentes du pouvoir et de l’argent. Plus, un tatou, recroquevillé sur le montant final des enchères du tout.

 

De toutes pièces nous immerge dans les méandres du monde de l’art, du luxe et des collections. On y suit un curateur, mandaté pour élaborer un cabinet de curiosité à la fois extravagant et précieux à travers les entrées d’un journal quelque peu insolite. Chacune d’entre elles compose les fragments d’une histoire espiègle et habile, qui nous invite à questionner le monde de l’art et ses coulisses. Elles nous présentent également les œuvres délicieusement étranges qui enrichissent et parent ce cabinet de curiosité dont nous suivons la conception.

 

19 octobre

Une sphinge griffue, posée comme guettant. […] Sommes-nous encore la proie de nos questions ? […]

 

Quidam_De toutes piècesCécile Portier dévoile un roman exquis, pétri d’une recherche esthétique et formelle qui saura séduire le lecteur, l’entraînant avec beaucoup d’humour et de subtilités sur les rives de l’abstraction et de l’absurde pour mieux appréhender les dérives et excès, les addictions, les fictions/illusions, ou encore les naufrages que sous-tend notre société emportée dans une quête obsessionnelle de l’ostentatoire, de l’inédit, voire du vide à combler. Par sa forme et ses courtes entrées, nous pourrions presque considérer le livre lui-même comme un cabinet de curiosité, celui-là même qu’évoque le narrateur au fil de ces pages audacieuses, le lecteur deviendrait alors ce mandataire-fantôme mentionné au fil des saisons mais sans jamais être démasqué.

“Voici que le langage en personne veut se mettre à parler” — Jelinek

 

Porté par une épigraphe forte tirée de la prose rageuse et féroce d’Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature 2004, De toutes pièces est également une réflexion sur notre pratique et notre rapport à la langue. Nommer, étiqueter, collectionner, manipuler, tordre, tout ceci n’est pas seulement l’apanage de l’art, qui à bien des égards incarne un langage particulier et puissant bousculant les silences en nous-même, c’est aussi celui de la langue et celle que Cécile Portier se propose de sculpter ici s’avère foisonnante, moderne, précise parfois chirurgicale. Une prose riche, armée de mots tantôt contingents et tantôt surannés.

7 octobre

Me voilà revenu […] Tout est en place. Le chat. […] Je ne chercherai pas à l’accaparer, à le séquestrer dans mon monde qui transforme les êtres et les choses en objets à sa langue et à sa main. Je suis de nouveau entouré de ces cartons de toutes tailles, tout est là ou presque et c’est ce presque qui me fait frémir. Ce presque qui creuse en moi un vertige et me fait souvenir que je ne serai jamais, malgré mes efforts, que l’héritier du manque. En attendant je suis avec ce presque tout, ce presque bientôt fini […] Je sais qu’une fois le déballage effectué, il se passera le même phénomène qu’après Noël ou un repas fast-food. Ne resteront que les emballages, et tout prendra beaucoup plus de place après qu’avant, dans cette sorte d’inflation magique qui fait que plus c’est consommé, plus il y a. […] Je voudrais apprivoiser ce processus. […] Je pense avoir trouvé ma marge de liberté dans cette commande folle.

Un roman qui saura De toutes pièces plaire à tous les amateurs d’art comme de mots. Sans aucun doute les collectionneurs se réjouiront de faire entrer cet ouvrage singulier, esthétique et hétéroclite au sein de leurs belles bibliothèques.



Quidam_De toutes pièces

Editions Quidam

170 pages

Collection : Made in Europe

ISNB : 978-2-37491-084-0

 

 

 



 

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