À DOS DE DIEU | Marcel Moreau, plus que jamais Indocile(s)

Par Karen Cayrat.

 

Écrire c’est lever toutes les censures.                                                                                                               — Jean Genet

Et pour ce faire, les éditions Quidam dévoilent un nouvel espace libertaire d’audaces et de subversions, pour porter des écritures contemporaines singulières à la fois hybrides et dangereuses, faites d’ombres et de lumières et dont l’objet est de s’affranchir totalement des carcans trop étriqués du politiquement correct au profit de visions qui s’efforcent de “donner un chant à ce qui est muet”. Ce mois d’octobre consacre le lancement de ce “lab-oratoire », celui de la collection Les Indociles avec une première publication d’envergure puisqu’il s’agit d’une belle réédition, celle d’À Dos de Dieu de Marcel Moreau, ouvrage édité pour la première fois en 1980.

Auteur d’une Œuvre qui, aujourd’hui, nous hurle toute la force de ses déviances et de ses gouffres, Marcel Moreau, un de ces écrivains et poètes que l’on tend à oublier et qui pourtant ne craint pas de (dé)plaire, de bousculer, d’inventer une prose haletante, effarée, moderne et jouissive. Un talent qui avait su enchanter dès la parution de son tout premier roman, Quintes en 1963, encensé par ailleurs par Simone de Beauvoir. Talent qui vaudra à Marcel Moreau plusieurs récompenses dont le Prix Wepler en 2002, ainsi que le Prix de Littérature Francophone Jean Arp en 2006. Les éditions Quidam, nous offrent l’opportunité de se replonger dans les lignes lancinantes et désaxées d’À Dos de Dieu, ouvrage sombre ou plutôt brasier d’anarchie, de violences et de pulsions. Un écrit tonitruant, critique — un écrit qui frappe par sa rythmique organique et maîtrisée sculptant une langue volcanique et abrasive.

Une langue habitée qui se déploie à travers ces pages tout aussi inclassables et déconcertantes que leur protagoniste, Beffroi, personnage extrême. Ciselé de chaos, de carnage et de débauche, “Bête de l’Effroi” Beffroi donc, figure qui questionne aussi bien ce qui constitue notre humanité que ce que nous pouvons en faire dans une société en perpétuelle lutte, en proie à une certaine déliquescence qui ne saurait être que caustique.

A-dos-de-dieu

À Dos de Dieu, nous propose de suivre l’épopée mouvementée et abracadabrantesque des errances que traversent Beffroi. Mais l’effroi ne semble pas seulement imprégner cet être de papier, il plane tout entier sur l’atmosphère du livre d’une effusion volontairement décadente qui tend à évoquer des réminiscences puissantes caressants laideur et beauté à l’image des mots d’Artaud, Lautréamont ou Cendrars pour ne citer que ces quelques exemples. Par certains aspects, À Dos de Dieu pourrait être perçu comme une expérimentation inspirée du Naturalisme. On appréciera également les apostrophes du protagoniste à son créateur ainsi que le lien particulier qui unit ce dernier à sa créature…

Ce pourrait n’être qu’une œuvre vouée aux rythmes les plus fous, quelque chose d’âpre, de superviscéral, de très indifférent au plaisir d’enchanter. J’étais sûrement sous l’effet d’un breuvage méchant, d’un mélange de transe bachique et de verbale beuverie, tout cela destiné à s’achever en craquement de nerfs ou pénurie de respiration. Il y a là une *noirceur de *sons qui interdit au bonheur musical de surgir, d’éclairer le texte. Mais il y a plus : un personnage, Beffroi, le seul de tous ceux que j’ai créés qui ne m’inspire qu’une joie paternelle, une bienveillance d’auteur tout aléatoires. Je lui ai donné une vie qu’il m’a rendue en malaise. Je me suis longtemps demandé à quelle profondeur du dévoiement il était né pour ainsi tout à la fois me questionner, m’instruire, me gêner. Je ne suis à peu près sûr que d’une chose : c’était un monstre trop rapide pour que ma lucidité pût le courtcircuiter. J’avais une certaine maîtrise de ceux qui le précédèrent. Je pouvais les situer, les «bloquer» dans un «faisceau» du regard halluciné. Ses gestes, ses trajectoires, à lui, épaissirent le Mystère plus qu’ils ne l’éclaircirent. Il défia la connaissance immédiate et à court terme. Il savait alors ce qu’il m’était interdit de connaître. Il me possédait. Je ne regrette rien.

À dos de Dieu, de Marcel Moreau, premier volet de cette collection superbe dans toute la fleur de l’originalité la plus originelle, acide, éclatante et éclatée : Les Indociles. Vivier de pas de côté, de sensations fortes, et d’irrévérences. Vous reprendrez bien un peu de sulfure ?



A-dos-de-dieu

Editions Quidam

140 pages

Collection :  Les Indociles

ISNB : 978-2-37491-089-5

 



 

Publicités