POÉTICIDE | HANS LIMON : POÈTE ET ASSASSIN MAGNIFIQUE

Par Karen Cayrat.

En octobre dernier, les éditions Quidam dévoilaient leur nouvelle collection, Les Indociles, « lab-oratoire », espace libertaire et déviant consacrant le caractère hybride et singulier d’écritures contemporaines audacieuses.  Le lancement donnait à (re)découvrir À Dos de Dieu, de Marcel Moreau qui d’ailleurs signe en réponse à la préface de Hans Limon, la postface de cette deuxième publication magistrale qui se laissait admirer ce mois — Poéticide d’Hans Limon, œuvre inclassable et haletante.

À à peine trente-trois ans, Hans Limon nous apparaît aujourd’hui comme l’une de ces figures montantes les plus téméraires qui sauront marquer notre littérature contemporaine d’une empreinte forte à l’originalité vorace. Auteur polygraphe, on lui doit notamment Déchirance paru aux éditions Le Bateau Ivre ou encore Frères inhumains, pièce préfacée par François Koltès et publiée aux éditions Évidence, pour ne citer que quelques-uns de ces ouvrages qui avaient fait date, amenant à la découverte d’une voix dense et prolifique.

Poeticide_HansLimonNe vous fiez pas à la douceur que sous-tend sa couverture couleur saumon, Poéticide, nouvelle production d’Hans Limon, est une œuvre féroce, insolite et tranchante. Son seul titre, interloque, questionne, agit comme une tendre invitation au crime, au pas de côté. La pulsion, l’éclat, la poésie attendent dans un silence complet, guettant l’œil affable des lecteurs pour porter une brillante réflexion sur l’écriture et ce qu’est la poésie. Une volonté affichée de rompre avec la tradition, sans pour autant l’oublier.  S’en défaire pour trouver sa propre voix mais aussi recomposer, tordre, actualiser et moderniser la figure du poète, car détrompez-vous, la poésie n’est pas morte ! Au contraire, elle s’avère en pleine mutation, s’affranchit des codes classiques pour narguer voire consumer d’autres genres littéraires.

Hans Limon réussit un tour de force. En nous rendant complice et témoin de ses crimes, il nous plonge dans un univers empli de panache et de nervosité qui nous happe au cœur d’une œuvre joueuse à la forme insolite et jouissive. Poéticide, c’est aussi un cri violent qui vise d’une certaine manière à désacraliser et démocratiser la poésie ainsi que sa pratique, en convoquant et tuant toutes ces figures choisies et mythiques à l’image de Pessoa, Artaud, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Shakespeare, Hugo, Rilke, Villon, Moreau. En revendiquant l’inexistence de la poésie et en s’arrêtant auprès de Marcel Moreau, contemporain, on perçoit un appel qui vise à élargir, créer et réinventer notre conception et perception de la poésie. Poésie, qui, qu’importe si elle dérange, semble aujourd’hui apparaître comme une arme de premier choix dont la vertu est de dire le monde, sa beauté mais aussi sa laideur, d’interroger et de porter les questions actuelles qui le traverse.

Avec maestria, Hans Limon manie une langue totale capable de tous les écarts. Tantôt langue que l’on pourrait qualifier de « langue de l’ennemi », pour reprendre les mots de Genet, tantôt subversive, mais toujours débordante habile et en mouvement. Ce texte ambitieux et déviant subjugue par sa fougue qui place l’acte d’écrire au centre de tout.

« Tous les crever ! Tous les rayer ! » Ruine au milieu des ruines, il n’en revient toujours pas, ne sait guère ou plutôt ne comprend pas ce qui a pu l’amener ici, sur cette terre d’apocalypse où des remparts semblent s’être d’eux-mêmes dressés pour défier les profondeurs, au siège de Missolonghi, face à Lord Byron, et pourtant crache et tonne et hurle comme s’il était sûr de son fait, plus implacable et péremptoire que la fièvre des marais s’apprêtant à siphonner le poète en uniforme rouge, à quelques mètres de lui, dans sa trente-sixième année. De sporadiques échappées d’intuition lui laissent deviner qu’il est, d’une manière ou d’une autre, le metteur en scène de cette boucherie bicentenaire en bonne et due forme. Alla Turca. Il ressent jusque sur son échine et sous son scrotum le frétillement des vaisseaux sillonnant la baie, entend malgré lui la huée des bombardements qui n’en finissent plus de cingler ses halètements pour trois secondes plus tard s’abattre sur le sol en friche, tout près d’une mer céruléenne à peine émue de ce barnum à tombeau ouvert, par un ciel opaque et divinement serein. Les chocs répétés lui font l’effet d’une séance d’électrochocs, de ceux qui lui ont maintes fois déchiré l’épiderme, entre quatre murs blanchis à la chaux, peut-être, il y a fort longtemps, sûrement, alors qu’il était rose encore de ses illusions d’aurore et paré pour l’apothéose des plus folles épopées, les plus inavouables aussi. Les yeux pointés vers son for intérieur, forteresse a priori imprenable, il se souvient. Il faisait jour et froid. La veille ? Transi de fatigue, il venait de vomir sa bile en jets d’alexandrins filandreux sur le carré blanc-pixellisé de son écran d’ordinateur, puis s’était assoupi, comme l’aurait fait n’importe quel homme humainement constitué, après cinq heures de labeur et de rumination. Les mots lui reviennent, comme par régurgitation. Alors il les remâche, les sourcils froncés, la mine grave, les récite à voix haute, oubliant dans son navrant soliloque le jeune-poète-prématurément vieilli. »

La poésie est à la portée de toutes et de tous, mais pour oser s’en emparer, il suffit parfois de l’exhortation d’une ode ou mieux encore d’un Poéticide…  

 



 

Poeticide_HansLimon

Editions Quidam

96 pages

Collection :  Les Indociles

ISNB :  978-2-37491-086-4

 

 



 

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