Cie du Jarnisy | Migrations

Par Karen Cayrat.

En ce mois de décembre, soufflé par les bourrasques et le froid, Pro/p(r)ose Magazine s’était rendu à la découverte de cette soirée exceptionnelle et chaleureuse de (re)lectures musicales que proposait la Cie du Jarnisy, comme un hymne à la vie et à l’humanité.

« Je veux une poésie qui défie l’oubli et pose ses yeux sur tous ceux qui vivent et meurent dans l’indifférence du temps. Même pas comptés. Même pas racontés. Une poésie qui n’oublie pas la vieille valeur sacrée de l’écrit : faire que des vies soient sauvées du néant parce qu’on les aura racontées. Je veux une poésie qui se penche sur les hommes et ait le temps de les dire avant qu’ils ne disparaissent. Le territoire de cette poésie, c’est le monde d’aujourd’hui, avec ses tremblements et ses hésitations. Elle s’écrit dans un corps à corps avec les jours. Elle sent la sueur et l’effroi. Elle est charnelle, incarnée. Le monde d’aujourd’hui est épique, tragique, traversé de forces violentes. Il se rappelle à nous avec brutalité. Des failles idéologiques réapparaissent. Des menaces grondent. Il faut dire et tenir ce que l’on est, ce que l’on veut être. L’écriture ne m’intéresse pas si elle n’est pas capable de mettre des mots sur cela. Qu’elle maudisse le monde ou le célèbre mais qu’elle se tienne tout contre lui. » — Laurent Gaudé, De sang et de Lumière

Se tenir tout contre le monde, voilà le dessein que nourrit la Cie du Jarnisy en faisant de son sens de l’engagement un fil conducteur pour dire, porter et interroger la vie, tout en exhortant cette flamme inextinguible et ardente qui luit en tout un chacun : celle de notre humanité.  

Au cours de cette soirée, se bousculaient les mots à vifs, à la fois abrasifs et enveloppants de Marie NDiaye et ceux de Laurent Gaudé, emplis de magnétisme et de frénésie. Résolument tournée vers des écritures singulières et contemporaines, la Cie du Jarnisy avait choisi deux textes vibrants, deux variations autour du thème de la migration.

La première, extraite de Trois femmes puissantes, mise en voix avec émotion par Anne-Margrit Leclerc nous conduisait jusqu’en Afrique pour suivre le périple tortueux d’un exil contraint, celui d’une femme à la trajectoire poignante et digne : Khady Demba. Nous la suivrons, impalpable, lorgnant avec espoir vers l’Europe, scandant son nom avec véhémence, décuplant cette force foisonnante et intérieure. Une femme qui, perdue aux creux des dunes, violentée, humiliée, affaiblie tant moralement que physiquement, fait preuve d’une résilience et d’un courage héroïques pour conquérir sa liberté. Pour nous accompagner dans ce voyage, l’accordéon entre les mains virtuoses d’Émilie Škrijelj, prend vie, nous surprenant au détour de percussions et d’un jeu aussi riche que contemporain.

Quant à la seconde partie du spectacle, elle nous plongeait avec éclats au cœur de quelques-uns des poèmes du fervent recueil, De Sang et de Lumière de Laurent Gaudé, retraçant la brutalité du monde, les souffrances et les déchirements des hommes, les déchaînements de violences qui les happent. Des traversées de la Méditerranée, en passant par la jungle de Calais ou par Paris— raconter ces hommes et ces femmes aux existences modifiées ou à jamais brisées. Des fragments frémissants et engagés, portés par les graves d’Hervé Lang et la contrebasse prodigieuse à la fois espiègle et multiple de Louis-Michel Marion, nous emportant au gré d’une partition morcelée, jusqu’à cette ode magnifique et recomposée qui pulse, exulte dans toute sa splendeur l’incandescence de la vie.

Une soirée qui rappelait à notre mémoire, ces fragilités et ces forces, qui palpitent fermement en nous-même, cette mer d’humanité précieuse et nourricière, avec laquelle nous avançons et nous choisissons libres. Plus que jamais, “Nous avons besoin des mots du poète, parce que ce sont les seuls à être obscurs et clairs à la fois. Eux seuls, posés sur ce que nous vivons, donnent couleurs à nos vies et nous sauvent, un temps, de l’insignifiance et du bruit.” (Laurent Gaudé, De sang et de Lumière)

 


ciePour plus d’informations sur la Cie du Jarnisy, Pro/p(r)ose Magazine vous invite à consulter le site officiel de la compagnie : https://www.Jarnisy.com/ N’oubliez pas de réserver vos places pour assister à la prochaine représentation…


 

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