Sortir de l’ombre, conquérir la lumière : Isabelle Zribi |La revanche des personnes secondaires

Par Karen Cayrat.

Force, engagement et singularité marquent la rentrée des éditions de l’Attente à l’aube de cette nouvelle année 2019 avec la publication d’un recueil de nouvelles toutes plus insolites et éclectiques les unes que les autres : La revanche des personnes secondaires, d’Isabelle Zribi.

Depuis la publication de son premier roman, MJ Faust, en 2003 aux éditions Comp’Act, Isabelle Zribi multiplie les expérimentations, elle a notamment participé aux Cahiers du Cinéma et a fondé et coanimé la revue Action restreinte, théories et expériences de la fiction. Sa bibliographie comprend des titres à l’image de Bienvenue à Bathory ou encore Tous les soirs de ma vie, tous deux parus aux éditions Verticales, ou plus récemment Quand je meurs achète toi un régime de bananes aux éditions Buchet Chastel.

En ce mois de janvier, c’est un ouvrage à la fois enthousiasmant, mordant et féroce que livre Isabelle Zribi. Une ode à l’affirmation de soi, une ode à la différence qui, pétrie d’engagement, nous enjoint à tourner nos doutes en panache, des pages que Pro/p(r)ose Magazine avait à cœur de porter.

l'attente_la-revanche-des-personnes-secondairesComposé de treize nouvelles, ce court mais puissant recueil, articule des thématiques fortes, aussi actuelles que variées, questionnant notre société avec un œil féministe aiguisé et une verve prodigieuse. En se (re)construisant, notamment face au harcèlement de rue, aux jeux de pouvoir, en déjouant les violences, les stéréotypes de genres ; ou en faisant front devant le conformisme et les diktats, les personnages dépeints par Isabelle Zribi s’ancrent et s’inspirent du réel. La condition de la femme, le corps, la sexualité figurent au cœur de ces nouvelles.

 

D’un point de vue stylistique, l’humour de l’autrice, son écriture pugnace et combative vous raviront, de même que ces chutes surprenantes et bien pensées qui clôturent avec surprise ces nouvelles audacieuses, dont certaines font figure de laboratoires dans lesquels Isabelle Zribi se plaît à se livrer à l’expérimentation formelle.

Pour vous mettre l’eau à la bouche, Pro/p(r)ose Magazine a sélectionné pour vous cet extrait, issu de Divine qui sur l’ensemble fait partie des piliers de ce recueil, de même que Marcher à grands pas, chanter, parler fort, rire haut, manger une pomme, Merci mon chien ou encore Le risque de la polygamie :

« À cause d’une lubie champêtre de ma mère, je subis depuis six mois la morosité de Lutherville. Elle voulait une maison individuelle, selon ses mots exacts, et un jardin. Pour atteindre cet objectif, il n’y avait rien de mieux, selon elle, que la banlieue de Baltimore. Au-delà de ce que la ville offre aux apprenties Marie Antoinette, les habitants sont laids et grotesques. J’ai entendu dire que la ville a été irradiée. J’ai tendance à croire qu’il s’agissait de radiations d’obscénités mentales et d’absence de fantaisie. La boulangerie en est le premier exemple. Acheter du pain suffit à me donner mal au ventre. La maigreur de la boulangère insulte ses clients de gros lards. Mais avec moi, les sous-entendus sont exprimés à haute voix.

– Ne mange pas tout le pain en route, hein ?

Je ne supporte pas mieux le facteur, moralisateur et libidineux. Je déteste les voisins, gentilles familles repliées sur elles-mêmes, se méfiant des étrangers et dont l’énergie est déployée exclusivement vers l’accomplissement matériel. C’est en prisonnier pour qui l’heure est venue d’aller travailler gratuitement que j’attends chaque jour à 8 heures et demie le bus qui me mène au collège.

– Hey, Boy George !

Je n’échappe pas aux invectives de Mark et Steve qui fréquentent le même collège que moi. La nationalité britannique de B. G. est, pour eux, particulièrement porteuse. […]

– Je ne m’appelle pas Boy George.

C’est tout ce que je parviens à rétorquer. Bientôt, ils choisissent de me baptiser chaque jour. Je suis devenu un défi pour leur créativité. […] Je fais mine de dribbler, plisse le front, affecte un regard méchant, fais saillir mes pectoraux. La virilité est un jeu. À l’arrêt de bus, un garçon silencieux me fixe. De quel type d’attention son petit sourire est-il chargé ? Ce garçon brun et mutique essaye de se faire pousser la moustache. Je l’observe dès qu’il dirige ses yeux ailleurs. Il finit par me parler. Phil me dit qu’il est comme moi (je rougis) : il déteste Lutherville. Il n’aspire qu’à s’en extirper. […] La féminité est un jeu. Nous filons, joie, vers la soirée qui me destine à la gloire. […] »

La revanche (des personnes secondaires, d’Isabelle Zribi, aux éditions de l’Attente) est un plat qui se mange froid dont chaque bouchée saura vous surprendre et auquel vous pourriez bien prendre goût !



 

l'attente_la-revanche-des-personnes-secondairesÉditions de l’Attente

134 pages

Collection : Alimage

ISNB :  978-2-36242-075-7

 

 



 

-Table du recueil –

  • Merci mon chien
  • Divine
  • Pygmalionne
  • Résiste
  • Mademoiselle Je-sais-tout
  • Les leçons de Madame Courtois
  • Blond platine
  • Une fille peut en cacher une autre
  • Le risque de la polygamie
  • Marcher à grands pas, chanter, parler fort, rire haut, manger une pomme
  • Vieillesse éternelle
  • A celui qui se reconnaîtra
  • Le clodo du troisième étage

L’ouvrage présente sur sa quatrième de couverture une illustration de Bruno Lahontâa, artiste plasticien, scénographe et performeur.

 


 

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