JEAN-JACQUES LEQUEU | FANTASQUES FANTASMES

Par Thomas Creusot.

Il vous reste un mois pour découvrir, au Petit Palais, la première rétrospective consacrée à l’un des créateurs les plus mystérieux du XVIIIe siècle français : l’architecte Jean-Jacques Lequeu. Précipitez-vous !

Méconnu Lequeu, et pour cause : cet architecte (1757-1826) n’a rien construit, ou presque… Du moins, rien avec des pierres et du mortier – sur le papier, c’est autre chose : des centaines de dessins, de planches et de notes composent une architecture imaginaire des plus troublantes, que leur auteur a léguée, peu de temps avant sa mort, à la Bibliothèque Royale. Aujourd’hui dans les collections de la BnF, ce fonds permet de redécouvrir un artiste méprisé par ses contemporains, ignoré pendant plus d’un siècle, et, qui, pour vivre, occupait une place modeste à la Commission des travaux publics.

Pourtant, sa carrière commence sous les meilleurs auspices : études de dessin à Rouen, premier prix d’architecture, entrée dans l’agence de Jacques-Germain Soufflot. La mort de ce dernier, en 1780, met un premier frein à ce début de carrière prometteur. Lequeu travaille ensuite, brièvement, auprès du neveu de Soufflot, puis rédige un précis de gravure. Plusieurs dessins témoignent de ces années 1780 : qu’il s’agisse de réalisations accomplies pour le compte de ses employeurs, comme l’Hôtel de Montholon, à Paris, ou des (nombreux) projets refusés, tous révèlent un grand soin accordé au détail. Le début de l’exposition pose Lequeu comme un dessinateur hors pair, qui, bien qu’architecte, ne néglige pas la figure humaine. Mais à sa manière étrange : aux côtés de quelques autoportraits, figurent de bizarres portraits d’hommes bâillant ou grimaçant…

 

Une topographie intime

 

A partir de la troisième section, l’exposition devient passionnante. De l’image publique, des projets aboutis, on glisse dans le « jardin secret » de Lequeu, à travers les planches de son Architecture Civile. Cet ouvrage se présente comme un voyage à travers des architectures fantasmatiques : pagodes asiatiques, palais mauresques, maison gothique, cahutes primitives, étable en forme de vache… On se trouve quelque part entre le Hameau de la Reine et le parc d’attraction postmoderne ! Mais l’hiératisme mystérieux, les légendes abondantes et le sens maniaque du détail désamorcent tout le pittoresque de ces fantaisies. Les allusions à la vie personnelle de Lequeu émaillent ce parcours crypté, où se mêlent la mythologie égyptienne, les rites maçonniques, les récits bibliques… Ce syncrétisme très personnel et assez hermétique prend corps dans une topographie intime, qui multiplie les grottes, les passages souterrains, les sphères et les cascades.

Les commissaires ont le bon goût de ne pas se complaire dans le cliché du « génie singulier », incompris (et visiblement obsessionnel), mais d’insister au contraire sur ce qui le rattache à son époque. Ainsi le petit monde de Lequeu n’est pas épargné par l’esprit du temps, celui d’un XVIIIe siècle finissant, passionné d’archéologie, de jardins à l’anglaise et d’histoire naturelle. On découvre les lectures de Lequeu, ses sources d’inspiration, et d’étonnants projets qui lui ôtent le monopole de l’extravagance : ainsi ce projet d’Eléphant triomphal de Charles Ribart (1758), petit pavillon qui devait se dresser, à la gloire de Louis XV, sur la place de l’Etoile, affectant la forme d’un pachyderme…

Trouble des temps, trouble des sens

 

Or, l’époque de Lequeu est particulièrement troublée : il a à peine trente ans lorsqu’éclate la Révolution Française. Bien que l’on ne soit pas clairement assuré de ses convictions politiques, Lequeu met son talent au service du nouveau régime. Il forge de nouveaux symboles – et notamment le chat, emblème de la liberté – et un langage architectural révolutionnaire – au sens propre : sur un de ses projets, c’est un « aristocrate enchaîné » qui tient lieu d’atlante… Il dessine des plans pour une Assemblée du Peuple, un Palais Impérial et un Temple à l’Egalité, parfaitement sphérique.

La méticulosité du trait ne doit pas faire oublier la place centrale de l’écrit dans l’œuvre de Lequeu. Le titre de Et nous aussi nous serons mères ; car… ! ressemble à celui d’une œuvre de Marcel Duchamp (lui aussi Rouennais), qui contribua à sa redécouverte. Les inscriptions énigmatiques (« Le bonheur est dans l’angle où les sages sont assemblés ») alternent avec les légendes déconcertantes, comme celle de la grotte de la Vierge : « Place où Ste Marie âgée de 12 ans mit au monde l’Enfant hébreu, l’an 3952 de la création terrestre (il avait le poil roux) »…

L’exposition se clôt sur une série de dessins érotiques et pornographiques qui, rétrospectivement, éclairent ces architectures d’un jour trouble : au fond, Lequeu dessine de la même manière ses bâtisses impossibles et ses nus féminins… On n’est plus très sûrs de ce que l’on voit : là, une colonne torse ressemble à un buste de femme ; ici, un drapé curieusement plié évoque un sexe masculin. La facture impeccable n’empêche pas le regard de se brouiller. L’exposition aide, avec clarté, à y mettre de l’ordre, sans que la pertinence du discours scientifique ne vienne étouffer le mystère Lequeu. Elle laisse intact le malaise diffus qui émane de cette œuvre chimérique et secrète, de cette mythologie intime et équivoque, qui charme et désarçonne tout à la fois.

Jean-Jacques Lequeu. Bâtisseur de fantasmes au Petit Palais (Paris), jusqu’au 31 mars 2019.

Petit palais