Le rendez-vous iranien de Simone de Beauvoir | Chahla Chafiq

Par Irène Corradin.

Le dernier livre de Chahla Chafiq, Le rendez-vous iranien de Simone de Beauvoir, nous invite à une traversée lucide et efficace de l’histoire récente de l’Iran.Ce texte, simple en apparence, publié aux éditions iXe, est d’un abord précis. Il permet de pallier les carences et de remédier à la superficialité des récits journalistiques qui nous ont été ou nous seront proposés à l’occasion des quarante ans de la Révolution iranienne.

L’originalité du travail de Chahla Chafiq réside dans son angle d’attaque. Il part de la question des femmes et nous permet de la penser au-delà de la seule expérience iranienne. Avant 1979, les intellectuels et la jeunesse contestataire iranienne accordaient peu de place à la pensée de Simone de Beauvoir et à ses analyses féministes. Seuls certains de ses textes philosophiques avaient été traduits. Sartre et Camus étaient davantage lus et écoutés. De Beauvoir n’apparaissait alors que comme une vague icône, une image attractive du seul fait de son mode de vie, fantasmé à partir de la lecture de ses Mémoires. Homa Sarshar, autrice et journaliste, témoigne :

« J’ai ressenti rapidement un grand attrait pour elle… Le fait qu’elle ne se soumette pas à l’institution du mariage et qu’elle vive librement sa relation amoureuse me fascinait ».

Un changement va se produire dès les premières heures d’entrée en pouvoir du nouveau régime : à la veille du 8 mars 1979, date symbolique des luttes pour les droits des femmes, Khomeiny déclare que « les femmes ne doivent pas apparaître nues dans les ministères islamiques », déclenchant plusieurs grandes manifestations de femmes dans les rues de Téhéran, la capitale iranienne.

Dans ce contexte, Chahla Chafiq met au jour les mauvaises analyses des années 70-80, l’aveuglement des intellectuels, occidentaux comme iraniens, que « les bonnes lunettes de Simone de Beauvoir permettent de percer ». Il en ressort une réflexion très pertinente à utiliser pour affronter, aujourd’hui comme hier, les montées des fanatismes dans nos propres pays et nos propres confusions.

Il y a là l’idée de « ne pas réduire l’Occident à l’impérialisme, la démocratie au capitalisme ». À partir de 1991, Le Deuxième sexe est intégralement traduit en persan. Les années 2000 ouvrent de nouvelles percées. Les femmes vont être particulièrement actives et créatives pour impulser des mouvements et soulever la chape de plomb qui recouvre le pays et leurs corps, du fait de l’obligation du port du voile. Ce seront par exemple, en 2006 le mouvement d’« Un million de signatures pour l’abrogation de toutes les lois discriminatoires envers les femmes en Iran », en 2014 le mouvement des Libertés furtives, en 2018-2019 la campagne des Mercredis Blancs ou encore les actions des Filles de la Rue de la Révolution.

Chahla Chafiq donne vie à ces femmes qui luttent, elles deviennent des personnes visibles puisqu’elles sont nommées, au final, très proches de nous.

Dans le même temps, grâce à la multiplication des blogs (le persan compte parmi les dix langues les plus utilisées de la blogosphère), la pensée de Simone de Beauvoir devient de plus en plus opérante. L’espoir est là, tangible, à portée de main et nous sommes ému.es de lire Suréna qui écrit sur la toile en 2002 :


« Le soleil n’est pas encore levé lorsque je quitte la maison… J’ai encore rêvé de Simone de Beauvoir ».

L’analyse de ces nouveaux moyens de communication et de contestation nous révèle une jeunesse iranienne qui, maîtrisant les formes nouvelles d’expression, entrebâille, avec fraîcheur, lucidité, espoir et, sous l’aile philosophique bienveillante et libre de Simone de Beauvoir, la porte de la prison islamique, avec le désir de faire se dissiper cette nuit qui s’est abattue sur la population iranienne voici quarante ans, nuit née de la volonté du nouveau pouvoir en place de « formater de vrai.es musulman.es », volonté qui « fit de la terreur un élément fondateur du projet islamiste et non pas seulement un outil à son service ».

Le charme et la force de ce livre résident dans le paradoxe de l’écriture de Chahla Chafiq, une écriture qui, sortant les luttes des femmes iraniennes de l’invisibilité, accorde toute la place à l’analyse théorique et politique des faits et des concepts tout en laissant émerger le poétique. Ne manquez pas ce Rendez-vous iranien de Simone de Beauvoir. Un ouvrage indispensable pour comprendre le monde d’aujourd’hui, notre monde.