Trois jours à Berlin | Christine de Mazières : se rapprocher de la Chute

Par Karen Cayrat.

“Il n’est pas de futur sans passé, parce qu’on ne peut imaginer ce qui doit être comme une forme de répétition. 

— Siri Hustvedt , Un été sans les hommes” 

Dans Trois jours à Berlin, Christine de Mazières explore la force de l’ouverture et de l’altérité avec humanité et conviction.

Depuis quelques années, le monde, pourtant pris dans une dynamique de globalisation qui tend à abolir la notion de frontière entre les territoires, semble paradoxalement se replier sur lui-même. Alors que les tensions géopolitiques s’avèrent de plus en plus accrues face aux enjeux, des murs visibles ou invisibles surgissent, barricadent et fortifient les frontières tout en séparant les nations. Comme une mise en garde, le nouveau roman de Christine de Mazières invite au souvenir, trente ans à peine après la Chute du Mur de Berlin.  

Des temps qui se font échos

Par son titre Trois jours à Berlin,paru aux éditions Sabine Wespieser résonne comme une invitation au voyage qui nous ramène en 1989 dans les rues d’une métropole allemande divisée par cet étau de béton armé qui lacère la ville sur plus de 155 Kms. 

 

À l’Ouest, les États-Unis, la France et le Royaume-Uni font de Berlin un “îlot du Monde libre” qui forme un contraste saisissant avec l’Est, happé par une atmosphère oppressante et délétère, alors sous l’égide soviétique.

À coup de courts chapitres, fonctionnant par décentrement, l’autrice nous fait glisser entre petites et grandes Histoire-s.

Par un enchevêtrement de destins croisés, Christine de Mazières parvient à nous immerger au cœur d’une époque. Avec une grande habileté, elle imagine ce mélange évanescent d’émotions vives qui a bousculé chaque Berlinois et Berlinoise à l’heure où le rideau de fer s’apprêtait à tomber. 

“Bientôt, bientôt, nous serons libres…Le rêve de liberté nous faisait avancer. Le monde allait s’ouvrir à nous. Nous étions en train de quitter un univers en noir et blanc pour aller vers une vie pleine de couleurs.”


“Finis les poings levés obligatoires pendant quarante ans de défilés forcés. Ce sont des mains qui retournent en enfance, mains ouvertes, mains offertes, mains agiles, qui font signe, applaudissent, caressent, touchent d’autres mains, entourent l’épaule du voisin. Des mains qui s’élèvent pour attraper le vent de liberté soufflant cette nuit. Voyez ce peuple de mains qui s’éveillent.” 

Se réfugier dans l’intensité 

Alors que l’ombre de Wim Wenders plane sur ces lignes à la fois documentées et poétiques, Christine de Mazières souligne un des plus grands pouvoirs de la fiction, celui de l’évasion et de la pensée. Se faisant celle qui pendant dix ans fut déléguée générale du Syndicat national de l’édition nous rappelle que :

“quand la vie tourne au ralenti comme dans une salle d’attente, quand les hommes finissent par se taire par dégoût du mensonge, lire est un refuge.”  “le rêve abolit les frontières et le temps.”  

 

Littérature et culture se conjuguent et nous donnent le “sentiment de vivre avec plus d’intensité” nos “sens sont aiguisés […] tout est plus lumineux” et nous avançons avec courage vers cet avenir que nous savons incertain, mais dans lequel nous plaçons tous nos espoirs. 

De nationalité franco-allemande Christine de Mazières livre un regard très fin sur les événements de novembre 1989 et à travers eux sur notre société, ceci tout en nous plongeant dans les rues d’une ville pétrie de Culture et de fantômes, qui plus qu’un simple décor apparaît comme une ville-personnage que l’on parcourra avec attention.



“De longues files de Berlinois au poste-frontière de l’Invalidenstrasse, dans les deux sens. Ceux de l’Est vont à l’Ouest. Ceux de l’Ouest vont vers l’Est. L’homme a-t-il changé en une nuit ? Un vent de curiosité, de bienveillance, de gentillesse souffle sur la ville. On patiente dans la bonne humeur, malgré le froid glacial. On se comprend. On se regarde les uns les autres. On regarde son voisin dans les yeux. Je réfléchis : combien de fois ai-je regardé un inconnu dans les yeux ? Je ne sais pas. Peut-être me faut-il remonter à ma petite enfance, loin dans les brumes reculées de l’oubli.” 


Au sein d’une Europe troublée, la déferlante d’espoir qui s’ouvre à travers les pages de ce roman éclaté et éclatantTrois jours à Berlin, de Christine de Mazières, apparaît comme un appel à unifier et resserrer les nations autour de ces valeurs primordiales et nécessaires que sont la fraternité et la solidarité.


 


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