Mènis Koumandarèas, Mauvais Ange(s) ?

Par Karen Cayrat.

“Ce que je cherche, c’est certaines présences, l’innocence d’une époque disparue, bonne ou mauvaise que l’on commémore aujourd’hui. Car nous avons bien souffert depuis, et bien des rêves sont tombés en cendres.” 

Mènis Koumandarèas, Mauvais Anges

Mènis Koumandarèas nous immerge avec poésie et délicatesse dans un univers aussi réel que fictif, aussi troublant qu’envoûtant à travers les pages de Mauvais Anges, ouvrage inclassable et fascinant paru ce mois aux éditions Quidam.

Considéré comme l’une des plus grandes figures littéraires grecque, Mènis Koumandarèas s’est notamment illustré en traduisant Fitzgerald, McCullers ou Lewis Carroll. Il est l’auteur d’une vingtaine d’œuvres qui embrassent aussi bien le genre du roman, de l’essai, que de la nouvelle. Esprit curieux et aventurier, sa force de conviction l’avait notamment amené à prendre la plume face à la dictature des colonels dans les années 70. Son œuvre fut par deux fois couronnée par le prix d’État grec de littérature. En France, ce sont surtout La Femme du métro et Le Beau capitaine qui ont largement contribué à faire connaître l’auteur, mystérieusement assassiné en 2014.

Ce sont dix récits aux liens ténus et morcelés unis par le fil narratif d’une même voix que porte Mauvais Anges. Une voix que l’on pourrait presque confondre à celle de son auteur tant le trouble qu’instille Mènis Koumandarèas est grand. En effet, les similitudes que partage l’auteur et le narrateur dont l’identité est à jamais tue sont nombreuses. Autobiographie ? Fiction ? Mauvais Anges brouille les frontières des genres, qu’ils soient d’ordre littéraire ou social.

 

L’éros se décline avec volupté et délicatesse entre ces pages subtiles où l’ambiguïté et l’équivoque se font reines.

Mauvais Anges nous ramène au sortir de la Seconde guerre mondiale, dans une époque marquée par des tensions sociales et politiques encore vives. On y suit une série de destins qui s’enchevêtrent dont celui du narrateur, évoluant de l’adolescence à l’âge adulte, tour à tour pion et pièce maîtresse de l’échiquier. D’une écriture à la fois mutine et corrosive, l’écrivain grec brosse une galerie de personnages attachante et riche en couleur tout en s’adonnant à une critique mordante des institutions et autorités en place.

Si finement dépeinte, l’atmosphère qui irrigue les rues d’Athènes figure au cœur de l’ouvrage et nous entraîne dans un parcours explorant les lieux qui ont traversé la jeunesse de l’auteur et imprégné son imaginaire. Comme le souligne Michel Volkovitch dans sa postface, Mauvais Anges s’avère bercé par de nombreuses variations autour des obsessions de Koumandarèas, culturelles et politiques. En étaux entre ces lignes qui nous tiennent en éveil, il vous sera difficile de vous résoudre à quitter cet univers unique.


« […] je crois que tous ceux qui sont passés par cette période de ma vie, des plus dignes d’amour aux plus antipathiques, tous ou presque sont devenus de bons revenants. Les nuits où je n’ai rien à faire ni personne à qui parler, ils viennent s’asseoir près de moi comme des anges et partagent ma veille. Et j’ai un moyen magique pour les appeler. Je prends la plume ou je frappe simplement les touches de ma machine. Alors, dociles, tous apparaissent. »


Publié pour la première fois en 1981, Mauvais Anges, parait ce mois aux éditions Quidam, traduit et postfacé par Michel Volkovitch.  Et qu’ils soient bons ou mauvais, tous les anges s’accorderont pour vous inviter chaleureusement à la découverte de ce texte ravissant et hors norme.