A l’écoute de la BO de Manta Ray film de Phuttiphong Aroonpheng : la mémoire ensevelie des Rohingyas |Snowdrops

Par Ombeline Defrance.

 

C’est en avançant les pieds dans la mangrove thaïe que semble s’être construite la bande-son originale du film de Phuttiphong Aroonpheng Manta Ray, lion du meilleur film dans la sélection Orrizonti de la Mostra de Venise. Né de la collaboration entre l’ondiste Christine Ott et le multi-instrumentaliste Mathieu Gabry, le projet Snowdrops s’affère à retranscrire de manière la plus sensorielle possible la fascination entremêlée d’inquiétude qui caractérisent si bien le sentiment d’étrangeté et d’étranger, thématiques centrales de Manta Ray. La bande originale, sortie le 15 mars dernier chez Gizeh Records laisse présager un long métrage qui se présente comme un thriller anxiogène sur fond de xénophobie pour parler des Rohingyas du Myanmar et qui devrait être se découvrir dans les salles obscures dès le 24 juillet prochain. L’intrigue repose sur la rencontre entre deux hommes, l’un pêcheur thaïlandais et l’Autre, inconnu, et supposé Rohingya.



Mystérieuse et sophistiquée, la bande originale composée pour le film nous plonge dans une atmosphère des plus intrigantes voire angoissantes. La technique électronique utilisée s’allie pourtant merveilleusement bien avec la mystique qui semble s’échapper de la nature, dans un sens aigu du design sonore. Ainsi, s’enchaînent dans une osmose remarquable le chant des cigales puis le bruit d’une flûte lointaine dès les premières pistes sonores de l’ensemble de la bande originale, semblant alors annoncer le voyage tantôt onirique, tantôt psychédélique puis beaucoup plus sombre que nous propose Manta Ray. C’est en ce sens un véritable numéro d’équilibriste qui paraît être à l’œuvre à chaque nouveau morceau : rester organique tout en s’échappant dans les strates épurées et travaillées de la musique expérimentale, marier les authentiques chants rohingyas aux obscures cordes et claviers re-samplés de Snowdrops. Dès les premiers instants, la musique s’avère donc être extrêmement évocatrice, suspicieuse, comme si nous rentrions nous-mêmes dans le film, à la place de ces hommes pris entre bannissement et appartenance à une terre qui se fait le théâtre des horreurs humaines de l’intolérance.

Le vertige nous happe alors, bientôt nous sentons-nous nous-même oppressés par le bruit des sirènes montantes comme au moment d’écouter, sans doute, la plus belle piste de la bande originale, The Harmony of the Rohingya’s Voices, qui alterne avec fascination entre la musique expérimentale, la voix susurrée d’un homme qui semble en détresse et la nature, de plus en plus pesante, présente, assommante, étouffante. La voix devient un cri, devenant à son tour organique comme appartenant à la nature elle-même, à la mangrove qui a été témoin de la détestation humaine. L’appel de l’homme, tel le râle des Rohingyas, semble laisser son empreinte aux racines même de cette nature qui abrite le secret d’un cauchemar pourtant bien réel. Difficile de ne pas être ému par cette bande sonore captivante parce que sombre, magnifique parce que déchirante. Nous devenons à notre tour témoins de la multiplicité rendue possible : celle formée des voix humaines, instrumentales, électroniques et naturelles. L’ensemble forme un tout cohérent, vivant, qui a son sens parce qu’il fonctionne en symbiose en son sein. Le thème principal du film revient tout en se déclinant, comme un écho des voix désormais éteintes qui reviendraient hanter les vivants pour leurs crimes commis.



C’est en ce sens qu’on peut dire que la bande-originale du film est une absolue réussite : il devient extrêmement compliqué de séparer la beauté des mélodies de la crainte et de l’horreur qui semblent pourtant émaner de la musique. Quelle expérience fabuleuse par ailleurs que de pouvoir, durant le temps de l’album entier, fermer les yeux et se concentrer sur ces sons oniriques qui paraissent nous emmener au plus profond des méandres de l’introspection, passant par des crescendos et des decrescendos, de la lamentation tragique de Losing a friend to death à l’onirisme stroboscopique au synthé légèrement suranné de Weird Dance. En effet, à en écouter la musique, Manta Ray promet quelques moments de respiration et de grâce, comme cette précédente piste, qui, tout en claviers en sustain, évoque de manière étonnante l’abandon à autrui et le répit le temps d’une danse.

En résumé, il est tout à fait certain que le film de Phuttiphong Aroonpheng sera probablement susceptible de vous plaire, au minimum par sa bande-originale absolument fabuleuse et sophistiquée, magnifique alliage de contraires et réconciliation entre l’éternelle opposition « nature/technique ». A n’en point douter, il faut l’organique de la nature pour ne pas perdre ses racines et l’étrangeté de la musique expérimentale de Snowdrops pour partir la tête dans les nuages, puis pour voguer à travers l’onirisme inquiétant et insidieux que propose la BO. Hypnotique, étrangère, obscure et vertigineuse, mais surtout, considérant avec dignité la mémoire des Rohingyas, la musique du film Manta Ray saura vous plonger dans une atmosphère inextricablement tragique, magique et quelque peu oppressante, si bien que le film a d’ores et déjà été rapproché d’expériences similaires à celles des visionnages de Oncle Boonmee de Weerasethakul ou encore de Vertigo de Hitchcock, pour son suspens étouffant. Il ne vous reste plus qu’à fermer les yeux le temps du film… quoique, faites comme moi et écoutez plutôt la bande-originale du film séparée des images ; imaginez les scènes qui s’y passent ; et découvrez Manta Ray dans de nouvelles conditions. Beaucoup plus suspicieuses et sensorielles…


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