Leopoldo Lugones | Les Forces étranges

Par Karen Cayrat.

« dans l’œuvre de Lugones sont nos hiers, notre aujourd’hui et, peut-être, l’avenir » 

Jorge Luis Borges

Dans Les Forces étranges, deuxième ouvrage à rejoindre, aux éditions Quidam, la belle collection des “Lance-flammes” entièrement dédiée à la littérature sud-américaine, Leopoldo Lugones interroge la notion de progrès et nous immerge dans un univers tout aussi inquiétant que fantastique.

Du paradoxe des forces

Considéré par certains comme l’un des pionniers de la science-fiction moderne, cet auteur
polygraphe d’une œuvre de plus de quarante titres, décrit par Borges comme « le plus grand écrivain argentin » a intrigué de nombreuses plumes tout en marquant de son empreinte tous les courants littéraires de son temps. C’est avec les écrits de Leopoldo Lugones, né dans la région de Cordoba en 1874, que s’ancre la littérature fantastique en Argentine. Figure mythique de l’Argentine, son destin résulte de forces à la fois antinomiques et polémiques qui le conduiront du socialisme de ses jeunes années jusqu’aux ténèbres du fascisme à la fin de sa vie.

Personnage volubile et trouble, Leopoldo Lugones, rédige entre 1897 et 1906 ces treize nouvelles qui seront rassemblées et publiées pour la première fois en version originale en 1906. Expérimentations inquiétantes voire déstabilisantes, savants fous, forces mystiques et occultes, singes parlants viendront s’infiltrer au cœur de votre lecture, prolongée en couverture par l’univers velouté et frémissant d’Odilon Redon qui renforce encore davantage le plaisir de pénétrer ces arcanes.

« Demain, nous essayerons une expérience : nous liquéfierons la pensée.» Leopoldo Lugones

Forces esthétiques et estampe d’une époque

Articulées autour des notions de progrès et de désastre, ces fictions expérimentent des glissements
vers l’essai dont les estampes dessinent les contours du scientisme de l’époque et de l’érudition d’un auteur qui nous invite dans un imaginaire où la création quel que soit sa visée s’avère centrale. Si l’ombre et les tonalités de quelques auteurs anglophones à l’image de Poe, Shelley ou Wells planent sur ces récits animés d’une « force obscure » tout comme celle d’écrivains plus confidentiels
du monde hispanique tels que Carlos Monsalve ou Eduardo Ladislao Holmberg, c’est surtout cette prose exigeante, technique et méthodiquement construite qui ajoute à l’ouvrage et dont les détails servent de liants aux nouvelles. Parmi les récits les plus saisissants du recueil, Pro/p(r)ose Magazine vous recommande chaleureusement : La Force Oméga, La Pluie de feu, La Métamusique ou encore
Yzur.

Si l’essai de cosmogonie en dix leçons constitue probablement l’un des piliers les plus complexes du recueil, Leopoldo Lugones parvient cependant à nous amener d’un bout à l’autre de cette pièce dense et théorique grâce à une écriture précise et une structure méticuleuse.

A l’heure où les technologies se surpassent les unes les autres et où les sciences repoussent toujours plus loin les limites auxquelles elles se confrontent, cet ouvrage de Leopoldo Lugones nous rappelle avec nécessité toute la force de notre humanité et tous les possibles qui s’offrent à elle.

Ce sont des Forces étranges qui vous pousseront à la découverte de Leopoldo Lugones, cet auteur quelque peu méconnu en Europe mais dont les « pages comptent [pourtant, selon les mots de Borges] parmi les plus abouties de la littérature de langue espagnole ». Pour la première fois, ce recueil, finement traduit et préfacé par les soins d’Antonio Werli, dévoile toute son originalité dans son intégralité aux éditions Quidam.


 

« Je me souviens que c’était une belle journée de soleil, le fourmillement populaire emplissait les rues, tonitruantes de véhicules. Une journée plutôt chaude et parfaitement claire. Depuis ma terrasse, je surplombais une vaste confusion de toits, de vergers clairsemés, un pan de baie piqué de mâts, la ligne droite et grise d’une avenue… Vers onze heures, les premières étincelles se mirent à tomber. L’une ici, l’autre là, des particules de cuivre semblables aux bluettes d’une mèche ; des particules de cuivre incandescentes qui tombaient au sol avec un petit bruit de sable. Le ciel conservait sa limpidité ; le tumulte de la ville ne décroissait pas. Seuls les oiseaux de ma volière avaient cessé de chanter. […] »
La Pluie de Feu

Table du recueil
Préface
La Force Oméga
La Pluie de feu
Un phénomène inexplicable
Le Miracle de saint Wilfrid
L’Escuerzo
La Métamusique
L’Origine du déluge
Les Chevaux d’Abdère
Viola Acherontia
Yzur
La Statue de sel
Le Psychon
Essai de cosmogonie en dix leçons