Crevel, Cénotaphe : Marc Verlynde convoque le fantôme (Abrüpt) d’une figure surréaliste singulière

Par Karen Cayrat.

Depuis 2018, le paysage littéraire s’est enrichi d’un nouvel éditeur numérique atypique et audacieux : les éditions Abrüpt. Une maison d’édition novatrice, engagée avec passion pour porter une littérature hors carcans qui s’exprime à la fois sur écran — à travers le format dynamique ou statique de ses antilivres— et sur papier — grâce au service d’impression à la demande de son échoppe.  

Récemment publié en son sein, l’essai de Marc Verlynde sobrement intitulé Crevel,Cénotaphe ouvre une porte de traverse passionnante sur une œuvre inusitée, celle de René Crevel, qu’il convenait de (re)découvrir.  

Crevel, un dandy épris de révolte 

« La révolte de Crevel continue à imposer son image vivante, douloureuse, irréconciliable. » — Marc Verlynde

Insurgé contre les normes et l’ordre social, René Crevel reste aujourd’hui encore l’un des poètes et écrivains du XXe siècle les plus méconnus. Son œuvre souvent délaissée au profit de son anticonformisme, de ses frasques ou de son suicide, témoigne pourtant d’une écriture à vif, parfois caustique. Selon Breton, le surréalisme n’eut été le même sans ce dandy troublant et marqué par plusieurs drames.

Fondateur de la revue Aventure, proche de Tristan Tzara chef de file du mouvement Dada, d’André Breton figure de proue du surréalisme, et du parti communiste, René Crevel est l’auteur d’œuvres dotées d’un style qui mêle l’art de l’introspection à celui du pamphlet. On lui doit notamment, Babylone, Êtes-vous fous ? Détours, ou Mon corps et moi qui constitue probablement l’une de ses productions les plus abouties et les plus mémorables.

Un cénotaphe sur mesure  

« Pourtant : Crevel, cénotaphe, on traque sa présence partout où le corps s’échappe. Le réel s’éprouve, risible, dans son épreuve d’un corps dont le romancier épuise ici toutes les manifestations. La formule claque trop pour ne pas être à son tour, ironique. Transport et tremblement, miroir à l’imparfait quand Crevel rêvait d’une autre grammaire, au participe présent selon la formule d’Aragon.» — Marc Verlynde 

Dans son essai, Marc Verlynde convoque le fantôme de Crevel pour « [aider] à décoller ces oripeaux imagés : dédramatiser, lui rendre vie en ses contradictions “essentielles” pour se placer dans sa sémantique »Il invite à se plonger au creux des pages du poète et jette avec acuité un regard novateur sur la figure de ce surréaliste méconnu, lui érigeant ainsi un cénotaphe à sa mesure. 

Émaillé d’une kyrielle de citations extraites des divers écrits du dandy, « [d]es percées d’une pensée qui survient au hasard de ce qui revient », Marc Verlynde assemble avec finesse les pièces d’un puzzle séditieux qui parvient à réconcilier tout l’éclectisme du dandy tout en donnant à voir l’envergure de cette personnalité multifacette et mutine. Il nous enjoint à saisir les enjeux de cette « plume si singulière », à travers ses reprises, ses fragments et « l’ombre de tristesse de son éclat de rire rageur ».

Si bien que ces lignes d’échos parviennent à instaurer une dynamique, un dialogue entre Crevel et Verlynde qui semble se compléter, se renforcer voire se fondre l’un et l’autre dans les mots. La progression, contextualise, analyse les différentes scénographies de l’auteur et de son œuvre avec une sagacité certaine mais pour autant sans verbiage et dans un style à la fois direct et soigné, ce qui le rend particulièrement agréable et abordable.  

Dans son format antilivre dynamique, Crevel, Cénotaphe, nous rappelle toute la modernité et la défiance du surréaliste, en articulant une écriture hypertextuelle qui offre au lecteur une circulation discontinue dans le corps du texte. Un parfait écho à l’état d’esprit et aux contradictions de Crevel, par son jeu d’aller et retour.  

 

 

Dali anti-obscurantisme, nouvelles vues sur Dali et l’obscurantisme 

Pour accompagner la parution de l’ouvrage de Marc Verlynde, les éditions Abrüpt proposent d’exhumer deux articles de Crevel, Dali anti-obscurantisme suivi de Nouvelles vues sur Dali et l’obscurantisme. Le texte se présente comme le versant d’un même miroir sous la forme d’un « livre double face » comme pour mieux flatter cette « angoisse du vide laissée par cette improbable réconciliation de soi à soi ». Des reflets qui s’apprécient en vis-à-vis au cœur de l’antilivre dynamique que propose les éditions Abrüpt. 

Deux publications qui vous permettront d’entrer dans un univers peu commun empli de douces provocations… le cénotaphe de Crevel s’ouvre à vous et c’est Abrüpt !  


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