Autel

Par Gouthama Siddarthan.

Une contribution traduite de la langue tamoule au français par : Subhashree Beeman

 

Récemment, ma nouvelle Autel a été traduite depuis la langue tamoule vers l’anglais. Dans celle-ci, le mythe de la légendaire déesse Renuka Devi connue pour avoir été décapitée s’est vu réinterprété en adoptant un point de vue postmoderniste. La traduction était excellente et ne manquait pas de m’évoquer le recueil de Marguerite Yourcenar : Nouvelles Orientales dont la traduction en tamoul fut publiée en 2006. À partir de cette anthologie, je pense qu’il est grand temps de se replonger dans les pages de l’une de ces nouvelles intitulée Kali décapitée. L’intrigue s’intéresse à Kali, l’une des déesses les plus importantes dans les conceptions religieuses et spirituelles indiennes. 

Une vision erronée de la déesse Kali

 

On raconte que la déesse indienne « Kali » est laide et d’une apparence détestable, car elle a perdu sa caste divine à force d’entretenir des relations trop étroites avec des personnes de castes inférieures. Elle porte des guirlandes faites d’os et affiche un regard aussi noir que la mort. Mais il y a bien longtemps, elle était aussi parfaite et pure que le lotus, régnant en maître comme dans le monde d’Indra, chef des Dévas.

Les dieux jaloux observaient Kali un soir d’éclipse, dans un cône d’ombre, au coin d’une planète complice. Elle fut décapitée par la foudre. Au lieu de sang, un flot de lumière jaillit de sa nuque tranchée. Son cadavre en deux tronçons, jeté au gouffre par les Génies, roula jusqu’au fond des Enfers […] Les dieux-monstres, les dieux-bétail, les dieux aux multiples bras et aux multiples jambes, pareils à des roues qui tournent, fuyaient au travers des ténèbres, aveuglés par leurs auréoles, et les Immortels hagards regrettèrent leur crime.

Les dieux contrits descendirent, le long du Toit du Monde, dans l’abîme plein de fumée où rampent ceux qui existèrent. Ils franchirent les neuf purgatoires, ils passèrent devant des cachots de boue et de glace où des fantômes rongés par le remords se repentent des fautes qu’ils ont commises, et devant des prisons de flamme où d’autres morts, tourmentés d’une convoitise vaine, pleurent les fautes qu’ils ne commirent pas […] Au fond du charnier, dans un marécage, la tête de Kali ondoyait comme un lotus, et ses longs cheveux noirs nageaient autour d’elle comme des racines flottantes.

Ils récupérèrent pieusement cette belle tête exsangue et se mirent en quête du corps qui l’avait portée. Un cadavre décapité gisait sur la berge. Ils le prirent, posèrent le chef de Kali sur ces épaules et redonnèrent vie à la déesse. Mais ce corps était celui d’une prostituée, maudite par un jeune Brahame pour avoir essayé de troubler ses méditations. Bien que complètement vidé de son sang, le corps était resté pur. Il partageait avec celui de la déesse le même grain de beauté sur la cuisse gauche.

Kali ne put retrouver sa splendeur d’antan et sa place dans le monde d’Indra, le corps auquel sa tête divine était rattachée portait en lui les stigmates et le souvenir de la prostitution.

Dans un long récit pétri de multiples détails sanglants et abominables, la place cruelle des prostituées dans la société est décrite (par exemple, comme une laie, elle écrasait ses propres enfants).

À l’orée d’une forêt, Kali fit la rencontre du Sage […] La lumière autour de lui se disposait en auréole, et Kali sentit monter des profondeurs d’elle-même le pressentiment du grand repos définitif […] Le Maître de la grande compassion leva la main pour bénir cette passante.

-Ma tête divine est attachée au scandale, dit-elle. Je veux et ne veux pas, souffre et pourtant jouis, ai horreur de vivre et peur de mourir, lança Kali.

« Nous sommes tous imparfaits », dit le Sage. « Nous sommes tous des esprits inquiets, brisés, discrets et dans l’ombre. Ensemble pour des siècles. »

« J’ai régné sur les cieux d’Indra en tant que déesse, dit la courtisane. » (l’auteur attribue cette réplique non pas à Kali, mais à la prostituée).

« Peut-être malheureuse. Tu erres déshonorée sur les routes. Peut-être te rapproches-tu de ta forme abstraite.»

« Je suis lasse » gémit la déesse. (La romancière attribue ces mots à la divinité.)

Alors, touchant du bout des doigts ses tresses noires et souillées de cendre, le sage lui délivra un long poncif qu’il compléta par ces mots :

[…] Prends patience […]

L’histoire s’achève ainsi. 

Même si j’ai raconté l’histoire brièvement, ces mots ne sont pas les miens. Ils proviennent du texte d’origine. 

 

Dans la mythologie indienne, ce n’est pas Kali, mais Renuka Devi qui se voit décapitée


Le but principal de l’histoire semble être de dépeindre Kali à toutes et à tous. Il ne semble pas que l’idée était de fournir une perspective négative pour établir la rébellion et finalement créer un sentiment de crainte et de gloire. Mais le récit ne fait rien de ce genre, je le jure sur la déesse Kali.

Revoyons quelques sections décrivant Kali. 

Kali est laide. Elle a perdu son statut de déesse en fréquentant plus ou moins intimement des personnes issues de castes inférieures. Sur son visage baisé par les lépreux, on peut apercevoir des croûtes en forme d’étoiles. Elle s’étend contre la poitrine galeuse des chameliers venus du Nord, qui ne se lavent jamais, à cause des grands froids ; elle s’allonge sur des lits infectés de vermines avec des mendiants aveugles. Elle fuit les étreintes des Brahmanes et part à la recherche de celles des basses castes qu’on charge de baigner les cadavres. Kali étalée dans l’ombre pyramidale des bûchers s’offre à eux sur les cendres tièdes. Elle est aussi fascinée par les pêcheurs, aux physiques forts et sauvages et aime autant les hommes de couleur qui travaillent dans les magasins. Elle caresse avec son dos leurs épaules, dures, robustes, rugueuses et écaillées par le poids des fardeaux qu’ils portent. Fiévreuse et assoiffée de désir, elle va de village en village, de carrefour en carrefour, à la recherche des mêmes plaisirs doucereux.

Dans un autre passage, on peut lire : 


Jadis, Kali, nénuphar de la perfection, trônait au ciel d’Indra comme à l’intérieur d’un saphir les diamants du matin scintillaient dans son regard, et l’univers se contractait ou se dilatait selon les battements de son cœur. Mais Kali, comme une fleur, ignorait tout de sa perfection, et, pure comme le jour, elle n’avait pas conscience de sa pureté.

Tout cela aurait pu être accepté et aurait pu compenser les erreurs que comporte cette réécriture, si l’on avait inséré dans le dernier paragraphe une phrase comme  : « L’image de Kali scintilla et son l’image céleste se propagea et s’étendit avec virulence. » 


Mais le sage conseilla la déesse en ces mots : « Nous restons tous imparfaits. Nous sommes tous des esprits instables, brisés, discrets et dans l’ombre. Pour des siècles ensemble. ».

Quelle perspective ceci apporte-t-il ?

 Kali occupe une place très importante dans le panthéon des déesses indiennes, elle est la déesse du peuple souterrain, c’est-à-dire des marginaux. Dans la partie nord de l’Inde, plusieurs festivals lui sont consacrés. Dans le Tamil Nadu, elle est considérée comme la divinité des personnes humbles et modestes. Parmi les divinités tamoules, elle tire la langue, et est célébrée au même titre que ses homologues masculins tels que Sudalaimaadan, Muniappan et Ayyanar. Elle représente une image terrifiante avec sa langue faisant saillie et ses yeux injectés de sang. Elle est affectueusement surnommée « Kotravai » dans la littérature tamoule Sangam et est également considérée comme Parameswari, l’épouse de Lord Siva.

Qu’est-ce qui a pu motiver une romancière telle que Yourcenar à s’emparer de ce mythe, celui d’une déesse aimée et redoutée pour en offrir une réécriture ?

On peut se demander si la traduction était imparfaite et si l’interprétation du texte par le traducteur était erronée. Mais ce dernier, M.V.Sriram, s’est vu récompensé à plusieurs reprises et semble avoir exécuté la traduction du texte avec passion et précision.

En supposant que l’auteur ait entremêlé symboles et métaphores cachés dans le sous-texte, si l’on entreprend leur recherche on pourrait constater qu’aucun de ces éléments n’est présent. On peut donc en déduire que Yourcenar ne disposait pas d’une connaissance complète de la mythologie indienne, et qu’elle a construit une nouvelle en s’inspirant du folklore.

Selon la mythologie indienne, ce n’est pas Kali, mais c’est Renuka Devi qui est décapitée. Le corps sur lequel la tête est ensuite ajustée est celui d’une femme appartenant à la communauté Vannar, bien connue pour son métier de blanchisseuse. 

À supposer que Yourcenar dise qu’elle connaisse bel et bien tous ces faits et qu’elle vienne apporter un souffle nouveau au mythe en intégrant l’image de Kali afin de réinventer un conte moderne à connotations post-modernes. Dans ce cas, je lui recommanderais le livre La geste d’Asdiwal, de Claude Lévi-Strauss, anthropologue et ethnologue de renom.

 

Asdiwal et Kali


En s’intéressant au mythe d’Asdiwal, un soldat de la campagne du Pacifique. Lévi-Strauss formule divers postulats sur l’évolution des mythologies. Son étude propose plusieurs possibilités sous différents angles, notamment géologique, économique et sociologique. Il s’interroge sur la manière dont un conte mythologique devient déroutant lorsque ses fondamentaux sont réinventés ou ébranlés.

Je ne cesse de répéter qu’en reconstruisant un mythe, c’est la voix du conteur et du conteur uniquement qui résonne tout au long du récit. La nouvelle du célèbre écrivain tamoul Pudumaipithan, Saapa Vimochanam  (Rédemption de la malédiction) en est un bon exemple. 

Le culte de Kali est étroitement lié à la culture du Bengale occidental. Quatorze jours après le jour de la pleine lune du mois tamoul d’Aippasi, la nuit précédant la nouvelle lune, 14 lampes sont allumées et 14 types de plats sont cuisinés en guise d’offrandes pour la divinité. La déesse Durga, à l’image de « Kali » avec sa langue qui se projette dans une colère divine, est profondément ancrée dans la psyché culturelle du Bengale occidental. 

La mythologie nous raconte qu’à la fin d’une bataille de 14 jours, la déesse Kali a détruit le démon Tharukan et toutes les forces maléfiques qui l’accompagnaient. La déesse est accueillie dans la liesse et 14 bougies sont allumées comme symbole de lumière dans une nuit sans lune. À son retour, sa colère belliqueuse reste ardente et elle tire la langue. Pour tenter de la calmer, Lord Shiva s’allonge sur le chemin. Mais elle lui marche dessus sans le savoir. Ce n’est qu’une fois sa colère apaisée qu’elle s’en aperçoit. (On dit aussi que la déesse Kali tire la langue à cause de la gêne qu’elle a soudainement ressentie  après s’être rendu compte qu’elle piétinait Shiva). La légende de Shiva aux pieds de Dhurga (Kali), qui occupe le devant de la scène dans la religion folklorique, montre en fait le visage progressiste du peuple marginalisé et le féminisme du Bengale occidental. 

Cette imagerie mythologique est omniprésente dans la littérature bengali avec ses divers discours philosophiques. La langue de Kali est considérée comme une identité du territoire et elle est considérée comme un symbole de courage réel par le spécialiste en mythologie Devdutt Pattanaik. « Elle peut-être perçue d’une part comme une expression de fureur et d’autre part comme l’ensemble des aspects de la vie pris en harmonie avec la nature », dit-il.

(Il convient de rappeler que le romancier allemand Günter Grass, lors d’une visite à Calcutta, a écrit un article sur le milieu social de la ville, intitulé Montrez votre langue.) 

À cet égard, il conviendra de prendre note d’une dépêche, publiée dans le Times of India du 11.11.15, intitulée : Le sud de Calcutta rompt avec la tradition. Selon les informations, les habitants du sud de Calcutta  auraient commencé à vénérer la divinité Samunda, ce qui évoque un sentiment de paix et de sérénité, reléguant au second plan le culte traditionnel séculaire de la déesse Kali. Par la suite, la langue de Kali, l’identité culturelle du territoire, se fondra progressivement dans le culte de la méga déesse Samundeswari. 

Pour en revenir à Marguerite Yourcenar, on ne peut s’empêcher de remarquer que la romancière à malheureusement fait preuve d’une méconnaissance des mythologies liées aux divinités indiennes ou tamoules qui se voient annihilées par les mégas dieux appartenant à la caste dominante brahmanes.

Certains diront qu’il est tout à fait regrettable que le mouvement littéraire occidental ait créé une fausse image selon laquelle les penseurs et les artistes et auteurs tamouls ne sont pas sur un pied d’égalité avec leurs homologues occidentaux. En conséquence, un complexe d’infériorité prévaut toujours parmi eux, à tel point que n’importe quelle oeuvre bonne ou mauvaise venue de l’Occident se voit encenser sans réfléchir.

 

L’image miroir de Jacques Lacan  



Je tiens à attirer votre attention sur l’une des formes artistiques anciennes du théâtre de rue le koothu autrefois connue sous le nom de  Naarthevan Kudikaadu koothu du nom de la région où elle trouve racine. La particularité de ce théâtre est qu’à l’exception du personnage du dieu Narasimha, tous les personnages de la pièce de théâtre Prahlada, apparaissent en double sur scène comme deux Prahladas, de deux Hiranyas et ainsi de suite. C’est une technique totalement nouvelle, plus étrange que jamais dans les annales du koothu. La raison avancée par les chercheurs est assez superficielle. 

Autrefois, le koothu était considéré comme une autre forme de culte. Les familles impliquées dans les représentations de théâtre de rue ont légué les rôles des personnages comme un héritage aux générations successives. C’est-à-dire que, chaque fois que Mahabharatha serait dramatisé, un acteur ne pourrait jouer le protagoniste que si son père avait joué le protagoniste lors des représentations précédentes. Ces familles existent toujours pour que la tradition perdure. Comme les familles se sont multipliées, de nombreuses querelles se posaient pour savoir qui jouerait les personnages que leurs ancêtres jouaient. Les chercheurs disent que deux personnes jouant le même rôle au même moment visaient à éviter ces conflits. Cette raison semble trop simple pour être acceptable.

En admettant qu’il y eût une compétition entre les membres des familles d’art séculaires pour jouer certains rôles, on ne peut s’empêcher de se demander s’il n’y aurait pas deux artistes qui se disputeraient des rôles spécifiques et s’il n’y aurait pas plusieurs artistes appartenant à la même famille qui se battraient entre eux pour jouer des rôles importants. Dans ce contexte, il est inévitable qu’un autre concept différent de ce phénomène singulier de deux acteurs jouant un rôle unique surgisse à l’esprit. 

Le concept philosophique du « Stade du miroir » du penseur postmoderne français Jacques Lacan serait approprié pour expliquer cette énigme.  Le stade du miroir est loin d’être un simple phénomène qui se produit dans le développement de l’enfant, explique Lacan. « Cela illustre la nature conflictuelle de la double relation. » (cf. son article intitulé « The Mirror Stage as Formative of the Function of the I as Revealed in Psychoanalytic Experience » – 1949).

Les racines du concept psychanalytique, qui se concentraient sur une image se décomposant en différents types d’images conduisant à une recherche philosophique de son identité, peuvent être perçues dans cette forme qu’est le koothu. Cependant, malheureusement, aucun grand littérateur cherchant à importer la littérature française en tamoul n’a fermé les yeux  là-dessus.

Le fait que la forme d’art tamoule de Naarthevan Kudikadu Koothu ait été pratiquée un siècle avant la création du concept de stade du miroir de Jacques Lacan témoigne du dynamisme et de la vitalité de la langue tamoule ainsi que des perspectives philosophiques qu’elle intègre.

Au contraire, certains pourront arguer qu’il est tout à fait déplorable que les écrivains occidentaux inventent leurs propres histoires à partir de nos croyances tamoules et écrivent des récits truffés d’erreurs que nous faisons traduire dans notre langue tamoule, en les considérant comme de véritables trésors littéraires. 

 

Autel  


Dans ce contexte, il est opportun de se pencher sur le sort du développement de la langue tamoule. Est-ce ainsi que le mythe de la déesse Kali et les perspectives sociologiques, géographiques et économiques qui l’entourent ont été construits dans l’esprit d’une romancière et nouvelliste française, de surcroît une personnalité connue pour ses points de vue modernes ?

Il est bien évident que seul le sanskrit occupe une place non négligeable au sein des recherches occidentales consacrées à l’indologie, ceci aux dépens du tamoul qui se voit reléguer au second plan.

Des chercheurs allemands comme Max Müller font remonter la mythologie indienne jusqu’au sanskrit et ont affirmé que les Puranas prenaient racine dans les Vedas. En Occident, écrivains et intellectuels méconnaissent souvent les mythologies indiennes ainsi que les questions identitaires  ou politiques actuelles qui s’y attachent. Sous des airs académiques, leur idées ont pourtant façonné l’identité de la vie tamoule, et cette tendance se poursuit encore au détriment de l’art et de la culture tamouls.

Et c’est ainsi que le tamoul, son art et sa culture, s’est vu dépeindre par le français, une langue dont l’influence sur l’art et la littérature mondiale est immense et qui implicitement clamerait que « tous les chemins mènent en France ». Lorsque la littérature moderne française, profondément en quête de réel et de véracité, adopte des traits de la langue tamoule ou indienne, son discours littéraire se confronte à sa singularité et fait émerger une vision moderne de la mythologie mondiale !

 


Une contribution de Gouthama Siddarthan | Poète et auteur polygraphe réputé de langue tamoule,  Gouthama Siddarthan est également critique littéraire. Il compte à son actif une quinzaine d’ouvrages dont une série de nouvelles et d’essais. Directeur de publication de la revue littéraire tamoule UNNATHAM, qui s’intéresse principalement à la littérature moderne et contemporaine, dix de ses livres d’ores et déjà disponibles en langue tamoule seront prochainement à découvrir en anglais, espagnol, allemand, bulgare, roumain, portugais, italien et en chinois. Certaines chroniques et certains articles de Gouthama Siddarthan paraissent régulièrement au sein de publications italiennes et espagnoles.


 

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