Une fois (et peut-être une autre) | Kostis Maloutas

Par Karen Cayrat.

« […] on ne se baigne deux fois dans le même fleuve, on ne regarde deux fois le même tableau, on n’entre deux fois dans la même cathédrale […] Je puis donc bien lire deux fois le même texte ou la même partition, ou plutôt – si j’ai affaire au même exemplaire, ou à deux exemplaires textuellement identiques – je ne peux pas faire autrement. Ce qui peut arriver en revanche […], c’est que je ne le « lise » pas – ou, pour être plus littéral, que je ne le comprenne pas de la même manière. En ce cas, bien sûr, ce n’est pas lui qui aura changé, c’est son lecteur.[…] »

— Gérard Genette, L’œuvre de l’art 

Les éditions DO, étranges littératures, particulièrement soucieuses de porter des voix nouvelles issues de différentes langues et cultures, ont récemment publié un roman saisissant, Une fois (et peut-être une autre), premier roman de Kostis Maloutas, traduit du grec par Nicolas Pallier. 

Dans cet ouvrage, Maloutas, questionne l’acte créateur et pose avec générosité un regard sensible et passionné sur la lecture et l’écriture. 

« Je est un autre » -Rimbaud 

Kostis Maloutas est l’auteur de deux ouvrages tous deux publié pour la première fois aux éditions Ekati, en Grèce. Une fois (et peut-être une autre), son premier roman nous plonge dans un récit où s’enchevêtre les destins de deux écrivains qui sans raison apparente ont rédigé, mot pour mot, le même livre. Quelques années plus tard deux analyses, produites par deux critiques différents sont publiés et s’avèrent en tout point identiques.   Avec dextérité, Kostis Maloutas nous mène d’un bout à l’autre de ce récit minutieux. La question de l’identité s’avère centrale dans ce roman exigeant

où l’auteur s’empare d’un motif séculaire à la fois traditionnel et fascinant, celui du double, et fait ainsi de la duplicité et de la dualité une constante qui va croissant au sein de l’intrigue.  

Toutefois, c’est avant tout les méandres de la création qu’interroge et dissèque Maloutas au fil de ces pages. Qu’est-ce qu’une œuvre originale ? Et puisque tout à déjà était écrit et que rien ne se crée ex-nihilo sur quels fondements repose la création et comment est-elle rendue possible ?  

L’auteur met également en exergue la portée universelle et la pluralité que renferme toute œuvre. 

Par ailleurs, l’ouvrage charme par sa forme bien pensée et atypique.

 Un roman inventif et ludique 

Comme l’affirme François Bon : 

« […] La littérature sait reconnaître là où elle trouve sa source. Elle rejoue en permanence sa source dans la nouvelle invention »

 et ceci n’échappe pas à Kostis Maloutas qui livre ici un vibrant hommage à quelques-unes de ses influences littéraires les plus significatives et les plus marquantes du XXe siècle. En toile de fond, plane donc l’ombre de Calvino, Borges, Melville, Perec ou encore de Flann O’Brien. Avec de telles inspirations, l’écriture de Maloutas ne pouvait que démontrer une certaine inventivité et témoigner d’un goût pour l’expérimentation.  

Si ce roman audacieux propose une mise en abyme efficace, il possède également un côté ludique qui saura plaire au lecteur, en témoigne notamment le jeu de points à relier page 14 : 

« L’un des artifices formels et narratifs du roman Une fois (et peut-être une autre) était que l’écrivain avait essayé de synchroniser son texte avec une image. C’était une vignette carrée, de celles que l’on trouve dans les cahiers de jeux pour enfants en âge de manier le stylo. Dans son récit, le narrateur n’évoquait jamais ce dessin, il ne donnait aucune explication au lecteur, ni le moindre renseignement, comme la raison de son existence ou la manière dont il était rattaché au roman. Le flux du texte était simplement entrecoupé de parenthèses indiquant, par exemple, (point 43) ou (point 86), de façon linéaire, même s’il existait aussi des mentions plus complexes […] »   

Do_Maloutas

Par ailleurs, le style de l’écrivain grec, empli d’humour et d’ironie ajoute encore à ces pages qui n’hésitent pas à pointer du doigts les grands enjeux qui traversent actuellement le milieu littéraire.  

En somme, Kostis Maloutas réalise ici un tour de maître en construisant un récit convaincant et complexe. Une lecture captivante dont on saura apprécier les pages Une fois (et peut-être une autre)… 


Extrait

« L’un des aspects les plus séduisants de la réalité est son imprévisibilité, y compris lorsqu’elle se comporte de la plus simple et prévisible des manières — quoique d’aucuns aient pu soutenir que c’est dans ce cas précis que réside sa magie. Et les premiers à n’en pas disconvenir, selon toute vraisemblance, auraient été Wim Wertmayer et Joaquín Chiellini, ces deux écrivains qui firent sensation dans le monde des lettres, et bien au-delà, avec leurs romans respectifs. Rares sont ceux qui auraient pu prévoir ce qui arriva à la fin du siècle dernier, et quand même y seraient-ils parvenus, ils auraient imputé leur prédiction à la perfidie d’une imagination maladive, et non aux versions admises, et probables, de la réalité. » 
 


  • éditions DO  
  • 136 pages  
  • Traduit du Grec par Nicolas Pallier 
  • ISBN : 979-1095434184