C’est là que j’ai vécu | Lionel Bourg

Par Karen Cayrat. 

 

Alors que les Danses du destin de Michel Vittoz frappent fort en ce mois d’octobre, une autre parution aux éditions Quidam se fait également remarquer et s’inscrit en contrepoint, dévoilant un texte léger empli d’échos et de poésie : C’est là que j’ai vécu de Lionel Bourg. 

Couronné Prix Loin du marketing 2009 pour l’ensemble de son œuvre riche d’une soixantaine de titres, Lionel Bourg est également lauréat du Prix Rhône-Alpes du Livre 2004 pour son récit Montagne noire paru aux éditions Le Temps Qu’Il Fait. Son œuvre exigeante et iconoclaste revêt un caractère autobiographique certain. Dans C’est là que j’ai vécu dont le titre se veut une réminiscence de Baudelaire (La vie antérieure) l’auteur explore une ville qu’il connaît bien : celle de Saint-Etienne.

Sentir la vie pulser en auscultant la ville  

« Il en va des villes comme du temps. Les strates que l’on y sonde ou, frappées d’amnésie, les zones proscrites comme les friches reconverties en îlots d’habitats conviviaux, cadastrent des espaces farcis de siècles, la fuite éperdue des années et des générations, violentes tantôt, tantôt lymphatiques, s’étoilant par un urbanisme dont la mélancolie suinte à tous les carrefours de l’Histoire »

              (C’est là que j’ai vécu | Lionel Bourg ) 

Avec sensibilité et dextérité, Lionel Bourg se laisse traverser par le monde urbain pour en extraire toute sa quintessence. D’ une prose vibrante, le poète décline une thématique vive et intemporelle, creusant le réel à l’affût de ce qui est et de ce qui fut, de ce qui se joue et se déjoue dans l’agitation quotidienne. Rappelons que l’auteur n’en est pas à son coup d’essais. Vingt ans auparavant il faisait paraître Fragments d’une ville fantôme, qui pourrait s’envisager comme prélude à celui-ci. Tout aussi intime qu’efficace, C’est là que j’ai vécu, brouille les frontières entre passé et présent, dresse une cartographie à vif des émotions, en sondant la mémoire dans sa dimension individuelle et collective. Le récit entraîne le lecteur dans un itinéraire où tout est rendue visible et où la beauté se veut également révélatrice, témoin d’une époque où « On a froid soudain. N’éprouve que délabrement sans remède. S’inquiète un peu […] [où] nous ne sommes que blessures. Gravats. Réminiscences tronquées. Inconséquence. Bêtise. […] »

Une langue ciselée 

« Toute ville, ainsi, engendrerait sa langue. Ou ne serait que phrase […] ».  

              (C’est là que j’ai vécu | Lionel Bourg ) 

Dans cet ouvrage la langue se fait incandescente et occupe une place centrale. Celui qui « […] n’écrit pas sans crainte. Sans volupté […] » sculpte minutieusement le langage de sorte à dépeindre au plus près et au plus juste Saint Etienne. Lionel Bourg cultive le rythme et n’hésite pas à passer de phrases ciselées et étirées à des phrases plus blanches, plus tranchantes.

« Ecrire sur une ville, sa ville, n’a de sens à cette aune que si l’on s’extirpe de ramifications fallacieuses, l’imbroglio des lignages, la mangrove asphyxiante où l’on barbote avec les siens sans réussir à sectionner le nœud de vipères généalogiques auquel on doit un nom, une carte d’identité, cette nasse, ou ce terreau, cette patrie résolument perverse de qui parcourt toujours la même circonférence, n’établissant au mieux qu’une appartenance illusoire. Autre chose se joue. Rapport au monde, esquisse ou geste du voyageur surmontant d’un caillou le cairn de ses prédécesseurs, il se pourrait que les lignes tracées quotidiennement par le calligraphe, qu’il rature, biffe, amende, oblitère d’annotations rayées d’un trait rageur dès le lendemain, n’aient pour but que de capter les ocelles d’or incluses dans le chatoiement de l’éclairage municipal. Boulot de peintre, en somme […] »

(C’est là que j’ai vécu | Lionel Bourg ) 

D’une écriture foisonnante de réminiscences, le poète nous conduit d’un bout à l’autre de cet ouvrage qui se présente à la fois comme une ode à cette cité si chère au cœur de l’auteur et comme une tentative d’épuisement toute en délicatesse et délicieusement parée d’évocations multiples. Enfin, ce récit méditatif, porte une pléthore de réflexions sur le travail de l’écrivain et sur cette force que revêt la poésie, capable de transcender et de sublimer le réel jusqu’à le rendre plus onirique.

C’est là que j’ai vécu, récit prodigieux et poétique de Lionel Bourg, se lit en empruntant pléthore d’itinéraires ; sur les bancs publics ; dans la quiétude du soir ; ou encore dans les trains qui s’enfoncent dans les artères de ces villes agitées où s’époumone la vie. Toujours avec la même émotion, toujours aux éditions Quidam.  

 


Clàquejaivécu

 

Quidam éditeur

Hors collection

120 pages

ISBN: 97823749175