Danses du destin | Michel Vittoz

Par Karen Cayrat. 

« Le destin n’est pas un seul destin mais la danse de tous les destins qui le composent. Il nous faut être plusieurs pour être ce que nous sommes. »

— Michel Vittoz 

Trente ans après avoir fait paraître sa réécriture du mythe d’Œdipe, Œdipe à Paname, Michel Vittoz, revient avec Danses du destin, publié ce mois chez Quidam éditeur, un roman fabuleux et haletant qui en est une suite percutante mais peut tout aussi bien se lire indépendamment.  

Auteur, traducteur et dramaturge, Michel Vittoz est un romancier discret mais dont l’œuvre ne passe pas inaperçue. Il a notamment remporté le Grand Prix du Roman de la Société des Gens de Lettres 2002 pour L’Institut Giuliani, premier volume d’un cycle de sept ouvrages, paru, aux éditions Buchet-Chastel, La Conversation des morts. Son nouveau roman, Danses du destin, fait preuve d’une force de frappe fascinante.

En effet, c’est avec une maestria déconcertante que Vittoz parvient à nous plonger dès les premières lignes dans un univers sombre et brut, dans lequel le lecteur prendra plaisir à s’enfoncer de pages en pages. Avec un incipit doté d’une telle intensité il construit une atmosphère forte, qui parvient à traverser l’intégralité du roman en conservant toute sa tension.

Les chapitres relèvent du travail d’orfèvre et sont minutieusement façonnes tant du point de vu stylistique que narratif, ce qui rend leur lecture addictive. Il est difficile de résumer cette œuvre sans risquer de dévoiler quelques ressorts de l’intrigue à la fois riche et percutante. Danses du destin est un roman complexe qui dépasse et déjoue les codes tant du roman noir que de l’art de la réécriture. Il sonde l’oubli, examine la mémoire collective, interroge les violences du monde, et trouve racine dans le trouble où réel et fiction se confondent.

Véritable page-turner, le roman est servi par une écriture dense, rythmée et exaltée qui subjugue par sa capacité à opérer des glissements. Temporels d’abord en nous plongeant dans les tourments de la seconde guerre mondiale. Stylistique ensuite n’hésitant pas à rédiger des fragments entiers progressant d’une narration a la première personne a la seconde et ainsi de suite. Une démarche originale et pertinente que vient renforcer la grande attention portée au détail tout comme à la cohérence et la vraisemblance du récit.

Page 98 on peut lire ces lignes qui sans nul doute s’appliquent à cette œuvre hors norme qui vient tout juste de rejoindre la collection Les Âmes noires« Un bon roman manipule en douceur son lecteur. L’auteur le conduit où il veut et, si la trame est bien construite, le lecteur se laisse mener comme un enfant, et, en plus, il adore ça. Le lecteur ici, c’est tous ceux qui sont impliqués de près ou de loin dans la manipulation, les protagonistes, les journalistes et finalement le grand public

Ces Danses du destin sont celles d’une oeuvre d’une grande puissance au magnétisme incomparable qui possède tous les éléments des plus grands romans noirs et plus encore. Une veritable claque ! Pro/p(r)ose Magazine vous invite donc chaleureusement à le (re)découvrir de toute urgence. 

 


EXTRAIT 

« JE suis fatigué. Je pourrais avoir cinq mille ans. La nuit s’achève, j’arrive au bout, tout au bout. Le passé s’est refermé sur moi. Une prison obscure. Je ne veux plus de la pâleur squelettique de l’aube. Il faut que je parle. Ce sera la seule lumière. 

Je ne me souviens plus de ce qu’il a crié quand je me suis retourné. Attends ! ou Nathan ! Je n’ai pas attendu, j’ai tiré. Nathan, c’est mon nom. J’ai tiré, il est tombé dans le caniveau. Ça m’a fait un drôle d’effet. Je n’avais jamais tiré sur personne. Il est tombé sans un mot. Je me souviens du bruit. 

Sourd. Un sac de terre sur le pavé. 

Je ne savais même pas qui c’était. Après je lui ai encore donné des coups de pied. La haine. Je ne croyais pas que c’était possible, haïr à ce point. Haïr un inconnu qu’on vient de tuer. Haïr un mort. Je ne sais pas combien de fois il aurait fallu que je le tue pour cesser de le haïr. À coups de pied, je l’ai fait rouler jusqu’au bord du quai. Il est tombé dans le canal entre deux bateaux. Ça a fait plouf ! Je l’ai vu disparaître dans l’eau noire […] » 

 


 

DDDestin

 

 

 

Quidam éditeur

Collection les Âmes noires 

250 pages

ISBN : 978-2-37491-118-2