Rencontre exclusive avec Alexandre Prévert

Par Aurore Lecanu. 

Jeune pianiste de 23 ans et créateur du stand-up classique, Alexandre Prévert allie musique, poésie et humour pour nous inviter dans son dernier spectacle « Où sont passés vos rêves ? » à renouer avec nos rêves à travers nos petites histoires personnelles et les rêves réalisés ou perdus de grands personnages de la grande Histoire. Rencontre. 

 

Pro/p(r)ose Magazine :  Vous êtes diplômé du Pôle supérieur de musique de Paris et avez remporté plusieurs premiers prix de piano lors de concours internationaux. Pourquoi ne pas avoir choisi une carrière plus « traditionnelle » de concertiste ? Qu’est-ce qui vous a poussé à proposer une approche différente des concerts de musique classique ?

Alexandre Prévert : C’est ce que j’essaie de raconter dans le spectacle. Au départ, le piano n’est pas un choix pour moi et j’ai dû composer avec ça pour trouver quelque chose qui me correspondait, et ce n’était pas de jouer pendant une heure et demie, deux heures, sur une scène sans rien dire. C’était de donner au piano du sens en l’incorporant dans quelque chose de plus général, à savoir la grande Histoire. C’est comme ça que je définie le concept de stand-up classique : je parle de la grande Histoire et le piano est un instrument pour raconter des histoires au seing de cette grande Histoire et de la thématique du rêve dont je traite dans ce spectacle.

 

Pro/p(r)ose Magazine :  Quel est votre rapport à la littérature et à la poésie et comment vous est venue l’idée d’associer cette dernière à la musique classique et à l’humour et ainsi créer le « stand-up classique » ?

Alexandre Prévert : J’ai un rapport inné à la poésie : Jacques Prévert est un cousin éloigné de mon grand-père, donc même si dans ma famille proche il n’y a aucune tradition culturelle d’écrivain, je porte quand même son nom. Toute ma vie, à l’école, dès qu’on abordait Jacques Prévert, j’avais des camarades qui se retournaient. J’ai un nom lié à la poésie. 

Après pour ce qui est de mon rapport personnel, la littérature m’a sauvé la vie. En effet, le jour où j’ai arrêté de me sentir seul, c’est quand j’ai lu Le Mythe de Sisyphe de Camus. Après quoi, j’ai lu tout Camus, puis tout Nietzsche et ont suivi des rencontres avec d’autres auteurs et ça m’a vraiment apporté du réconfort ou des réponses à des questions que je me posais et pour lesquelles je me trouvais un peu trop seul pour y répondre modestement. Il s’agissait donc surtout de philosophie au départ. Puis après, la poésie est arrivée un peu par ricochet autour de ça. Baudelaire me parle beaucoup, mais c’est toujours dans une approche philosophique. La fin du poème L’Élévation : « Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse […] et comprend sans effort Le langage des fleurs et des choses muettes ! » m’a changé la vie. Baudelaire finit là-dessus et ça m’a particulièrement marqué.

Côté musique, les morceaux qui ont le plus changé ma vie dans le piano sont davantage des pièces que j’ai pu écouter par exemple dans des films. J’ai découvert l’Impromptu de Schubert que je joue pendant le spectacle en regardant Trop belle pour toi, un film de Blier avec Depardieu, Bouquet, Balasko, Cluzet qui m’avait bouleversé parce que ça parlait de plein de choses que je vivais mal à l’époque. Ce morceau-là m’avait déchiré le cœur. 

Après le tout est toujours connecté à la grande Histoire parce que si l’on s’intéresse à l’Histoire ou à l’histoire politique de son pays, des institutions, on revient sur Victor Hugo, sur Lamartine, sur Beaumarchais, etc. Tout ça se connecte et comme je suis vraiment une espèce d’hyperactif de la connaissance et de l’Histoire, de l’héritage, de la tradition, je me retrouve embarqué là-dedans à vouloir regrouper tout ce qui me plaît, tout ce que j’aime. Je vois quelque chose, je trouve ça magnifique, je vois quelque chose d’autre, je trouve ça magnifique, je découvre une histoire, je trouve ça incroyable à raconter donc je me dis que je vais la raconter en l’accompagnant de choses magnifiques qui l’illustrent et y témoignent. C’est un tout.

 

Pro/p(r)ose Magazine : Comment préparez-vous un spectacle et combien de temps cela prend-il ? Comment choisissez-vous les morceaux et les poèmes que vous présentez ? Avez-vous un processus d’écriture particulier pour la création du texte s’articulant autour des morceaux et poèmes ?

Alexandre Prévert : Ça a bien évolué. On m’avait déjà posé cette question auparavant et j’y répondais simplement en disant qu’il me fallait trois mois pour écrire et monter un spectacle et monter ma nouvelle saison. C’était l’époque où j’enquillais les saisons parce qu’en fait, comme quand je lis des livres, que j’écoute des morceaux ou que je joue, je cherchais. Je creusais, j’avais envie d’exprimer, de partager et de parler de quelque chose mais je ne savais pas quoi exactement. J’avais envie de soulever des questions, des émotions, des idées. 

J’ai donc fait un premier essai avec un titre simple : « Prévert, piano et poésie », c’était juste une description du contenu. Puis j’ai réalisé que beaucoup des morceaux qui me parlaient étaient romantiques et c’est comme ça que le spectacle « Quel romantique êtes-vous ? » est né. 

Puis j’ai continué à creuser. J’avais envie d’aller encore plus loin et je me suis demandé ce que c’était changer de vie. J’ai cherché des éléments qui illustraient cette question : un morceau parlant du frère de Bach qui part en Suède, la compagne de Lamartine qui meurt d’une maladie, Schubert qui meurt carrément de chagrin car il ne s’est jamais déclaré à l’amour de sa vie et elle a fini par épouser quelqu’un d’autre, etc. C’est ce qui a donné « Êtes-vous prêts à changer de vie ? ». 

Mais il y avait toujours un vide dans mon cœur et j’ai donc continué à chercher. C’est là que j’ai trouvé « Où sont passés vos rêves ? » parmi d’autres idées de thématique que j’avais initialement prévues pour les saisons suivantes : « Avez-vous peur du noir ? », « Voyez-vous la vie en rose ? », etc. Et c’est en travaillant sur « Où sont passés vos rêves ? », avec des rêves qui intègrent le spectacle puis repartent, que j’ai réalisé que je pouvais mettre tout dans ce spectacle. En effet, « Quel romantique êtes-vous ?», c’est un rêve d’amour, « Êtes-vous prêts à changer de vie ? », c’est le rêve d’aventure, « Avez-vous peur du noir ? », ça peut être un rêve de mort, « Voyez-vous la vie en rose ? », un rêve de bonheur. Et c’est là que je me suis dit que c’était bon, que c’était ça que je voulais faire : parler des rêves des gens et partager un peu les miens et aussi raconter les rêves de grands personnages car ces rêves-là ont l’avantage d’avoir un début et une fin. On peut les analyser, les raconter, les décortiquer et s’en inspirer. Quand on parle des histoires des première et seconde Guerres mondiales, ce sont des choses qui sont arrivées il y a moins d’un siècle alors que l’humanité a des milliers d’années et on se dit qu’on est un peu idiots, qu’on répète toujours les mêmes erreurs et on s’inspire assez peu de ce qui est magnifique et de ce qui est beau. Je pense qu’avec « Où sont passés vos rêves ? » je vais pouvoir transporter tous ces rêves qui ont mal tourné ou tous ces cauchemars et essayer de dire que la prochaine fois qu’on rencontre une situation similaire, on essaye de faire en sorte de pas faire les mêmes erreurs. Et à l’inverse, je vais aussi pouvoir colporter tous les rêves sains et bienveillants, d’amour, d’ouverture et de partage comme celui de Martin Luther King qui devant trois cent mille personnes dit qu’il rêve que les fils d’esclaves et les descendants de maîtres d’esclaves s’assoient ensemble à la table de la fraternité. C’est impressionnant d’avoir le pardon aussi rapide et humain devant trois cent mille personnes à Washington. Mais on peut se demander ce qui a vraiment changé après ça. Si on demande aux Afro-américains, ils diront que oui, la ségrégation a été abolie mais que c’est plus sur le papier qu’autre chose.

« Où sont passés vos rêves ? », c’est un spectacle qui, à mon avis, va rester mais en évoluant, en se réalimentant en rêves au fur et à mesure. C’est-à-dire qu’en 2020, il y aura des rêves qui en remplaceront d’autres. Pour le rêve d’aventure, j’ai envie de faire quelque chose en rapport avec le film 2001, l’Odyssée de l’espace et jouer la valse de Strauss avec juste avant l’ouverture de Zarathoustra. Ce serait un rêve d’aventure jusqu’à la Lune. 

C’est un spectacle en construction continue mais contrairement à avant, la thématique ne changera pas car je ne peux pas faire plus large. Là-dedans, je peux tout mettre. Tout est rêve. Brel déclare dans une superbe interview en parlant des rêves que les hommes sont malheureux parce qu’ils n’arrivent pas à réaliser leurs rêves et qu’il n’y a rien de pire qu’un homme malheureux parce qu’un homme malheureux répand le malheur autour de lui. Je trouve ça magnifique et je pense qu’il a complètement raison. Avec ce spectacle, on essaie un peu modestement de dire qu’il faut se reconnecter à nos rêves et qu’il suffit de les assumer et de foncer pour essayer de les réaliser. 

 

Pro/p(r)ose Magazine :  Vous faites vos spectacles également en anglais, en espagnol, en allemand, en italien et en catalan selon les pays ou régions dans lesquels vous tournez. Traduisez-vous le texte du spectacle vous-même ou travaillez-vous avec des linguistes professionnels ? Les poèmes choisis sont-ils différents (poèmes locaux, Blake, Shakespeare, Goethe) ?

Alexandre Prévert : C’est quelque chose qui est né dans cette démarche foisonnante des saisons, des thématiques. À chaque saison, tout le programme changeait, donc même en français, les saisons 1, 2 et 3 n’avait rien en commun : les histoires, les poèmes, les morceaux, tout changeait. C’est aussi le cas pour les versions en anglais, en espagnol, en catalan, en allemand, en italien avec des textes locaux à chaque fois. J’allais jusqu’à ramener un maximum d’auteurs écossais pour raconter des histoires qui avaient lieu à Edimbourg quand je jouais en anglais en Écosse. Quand j’allais en Catalogne, je racontais des poètes catalans. On ne traduisait pas, on adaptait le spectacle. Je le réécrivais avec des natifs, des contacts persos. J’ai d’excellents amis en Écosse, en Italie, en Allemagne avec lesquels on travaillait sur la version du spectacle pour leur pays. 

On s’est calmés pour la saison « Où sont passé vos rêves ? ». On a quand même fait quatre saisons en deux ans, dans cinq langues et dans vingt pays, je commençais un peu à tirer sur la corde. On traite donc d’abord cette thématique du rêve à fond en français et on retournera s’exister à droite à gauche dans plein de langues différentes plus tard.

 



 

Pro/p(r)ose Magazine :  Quelles sont vos relations avec le monde de la musique classique d’un côté et celui du stand-up de l’autre ?

Alexandre Prévert : Le principe d’un milieu, c’est des gens qui tournent autour d’un centre d’intérêt commun. Donc par définition un milieu, ça m’ennuie car justement j’ai tout fait pour sortir des milieux. Ce n’est pas un jugement du milieu en soi. Par exemple, j’adore le tennis, mais le milieu du tennis est aussi lourd pour moi que le milieu du piano, le milieu du foot, le milieu du stand-up parce que comme on peut le voir dans le spectacle, pour X raisons, mon parcours, ma sensibilité, mon éducation, etc., je suis à fond dans l’ouverture et les passerelles et du coup dès qu’on reste un peu trop centré sur un aspect en particulier, ça finit par m’agacer. Ce n’est rien contre les gens ni contre les milieux, c’est juste que le principe d’un milieu ne me correspond pas. Et donc, je ne traîne pas trop dans des milieux quels qu’ils soient. 

Le milieu de la musique classique, j’étais dedans quand j’étais au conservatoire à Paris. J’ai vécu beaucoup de belles choses, beaucoup de moins belles choses, j’en parle aussi dans le spectacle. Ça m’a rendu malade dans tous les sens du terme et je pense que n’importe quel milieu m’aurait rendu malade. J’ai rencontré des gens merveilleux avec qui je ne suis plus vraiment en contact aujourd’hui mais pour d’autres raisons. Je suis un peu un loup solitaire. 

En ce qui concerne le milieu du stand-up, je n’ai jamais fréquenté de stand-uppers, d’humoristes ou de comédiens. J’en ai rencontré quelques fois, j’ai eu des contacts avec quelques-uns mais le seul milieu dans lequel j’ai baigné, c’est celui de la musique classique pour avoir fait du conservatoire pendant plusieurs années et j’étais très content d’en partir, simplement parce que je partais d’un milieu. Je voulais juste faire ce que je veux, faire ma vie de la même façon que j’avais rêvé de partir de la maison de famille. L’auto-centrage me dérange un peu. Mais sinon, je n’ai de rancœur ou d’animosité envers personne. En fait, je trouve ça admirable parce que c’est quelque chose dont je ne suis pas capable. Passer dix heures à se creuser la tête sur l’interprétation d’un morceau, j’ai pu le faire par le passé, mais justement j’ai arrêté de le faire parce que ce n’est pas comme ça que je fonctionne et j’admire les gens qui sont faits comme ça parce qu’ils possèdent une dédication à leur art, à leur sport, à leur domaine d’étude qui est incroyable. C’est fou d’arriver à faire ça. Mais comme moi, je ne suis pas comme ça, il a fallu que m’éloigne des milieux, ils me rendaient fou. Peut-être qu’un jour on arrivera à se retrouver sans se faire de mal.