Pour une poétique de l’expérimentation : Philippe Jaffeux

Par Philippe Poivret.

Philippe Jaffeux, un poète oulipien, un poète qui joue avec les vers, avec les phrases, avec les mots. Avec l’alphabet et l’orthographe aussi. Le risque, avec les règles contraignantes et surprenantes qu’il s’impose, est de voir ces règles passer avant le sens de ses textes. De voir le jeu sur la forme l’emporter sur ce qu’il a à dire. Il faut donc aller y voir de plus près et lire son opus théâtral Deux

Deux c’est un texte de théâtre expérimental nous dit la quatrième de couverture. Nous voilà prévenu. Deux, c’est un dialogue, et il y a un dialogue entre deux personnages qui sont appelés simplement N1 et N2. Ils restent nommés par ces deux numéros tout au long des 230 pages et 1222 répliques qui peuvent, nous dit le texte de présentation du livre, être lues ou dites dans n’importe quel ordre par les 26 acteurs ou actrices qui représentent pour 13 d’entre eux N1 et pour les 13 autres N2. Un vrai morceau de bravoure donc de la part de l’auteur et aussi du…lecteur voire du spectateur mais cela dépendra de la mise en scène.

converture_deuxAu bout du compte, qu’en est-il ? Les deux personnages parlent de IL, jamais présent physiquement mais toujours là. Qui est IL ? IL pourrait être Dieu mais alors, il s’écrirait « Il » avec un «i» majuscule et un « l » minuscule. IL s’écrit avec deux majuscules. Ce n’est donc pas Dieu. Mais le doute, pour les spectateurs au théâtre, sera présent.  IL, en fait n’existe pas ou plutôt si, il existe mais c’est un vide comme le vide du jeu de Taquin composé de 16 cases dont une seule manque, ce qui permet de manipuler les 15 autres pour reconstituer une phrase, une figure ou une photo. Il, c’est la pièce manquante, c’est aussi l’absence, le silence, la disparition ou l’attente. Bref, tout ce qui fait que rien n’est figé dans notre monde. C’est ce qui permet le mouvement, IL c’est ce qui permet de bouger, de changer et de vivre. Indispensable, vital donc mais insaisissable, inconnaissable, jamais là.

Et ce n’est pas tout. IL, c’est peut-être aussi un ordinateur qui place au hasard, ou selon un ou des algorithmes qui nous sont inconnus, des interlignes, des espaces et qui joue avec les octets présents dans sa mémoire. Sa logique nous échappe, elle reste une énigme à laquelle nous n’avons pas accès et nous n’en aurons jamais. Dieu et l’ordinateur se rapprochent…ils nous dépassent, nous ont déjà dépassés et ne sont plus à notre portée. Les phrases dites par les deux personnages font parfois sens parfois non. Qu’y a-t-il à comprendre ? 

Deux, c’est un véritable défi pour le lecteur et le spectateur mais aussi pour l’auteur qui le relève brillamment. On est stupéfait par la virtuosité des phrases, du verbe et par la cohérence, l’unité de l’ensemble.

Une citation : « Le message de ses interlignes légende le style de ses lettres blanches » (Deux). Les lettres blanches ne se voient pas sur le fond blanc de la page mais les interlignes sont présentes et rythment le texte ; le style lui, n’est pas un verbiage creux mais un vrai dialogue…oulipien. A lire et à découvrir loin de toute pensée purement cartésienne. Deux, c’est une exploration des limites du langage par un auteur qui le maîtrise parfaitement, une orthographe volontairement malmenée avec le hasart qui se termine par un t et ce n’est pas un hasard, un rythme qui impose de prendre son souffle avant de rentrer dans le texte, un véritable théâtre expérimental qu’il faut donc expérimenter pour le comprendre.  

 

coutants_blancsCourants blancs et Autres courants sont deux autres recueils de Philippe Jaffeux. Ils obéissent évidemment à d’autres règles que l’auteur s’est lui-même fixées. Il s’agit cette fois de pages remplies chacune de 26 vers. Il n’y a ni rime ni longueur constante de ces vers mais ils sont tous longs d’au moins 20 pieds. Il y a, chez lui, une cohérence dans le propos et dans la façon de s’exprimer sur l’alphabet, qui est à l’origine de tout, sur les mots qui sont des constructions, et sur l’écriture, aboutissement encore plus complexe et donc discutable.

 

autres_courantsEt l’alphabet, les mots et l’écriture se connaissent : « L’alphabet reconnait les mots s’il se cache sous chacune de ses images en vue d’oublier l’écriture » (Autres courants). L’orthographe qu’il malmène et conteste parce que « Le hasart devient enfin un art lorsqu’il a la chance d’être corrigé par le jeu d’une lettre accidentelle » (Courants blancs) est présente tout au long des 74 pages de chacun de ces deux recueils. La parole et son contraire, le silence, se rencontrent quand « Son absence fusionnait avec son silence lorsque sa parole se rapprochait d’une parole inaccessible » (Autres courants). C’est un personnage inconnu qui parle et s’exprime devant nous avec des sentences, des aphorismes, des affirmations qui donnent à réfléchir en ouvrant sur ce qui parait évident mais qui ne l’est plus, une fois refermée la dernière page de l’un des deux courants suivis par Philippe Jaffeux. 

 

o_lanO L’AN/ est le premier recueil qu’il a publié. Là aussi des règles complexes donnent une forme singulière à cette poésie. O L’an/ présente 26 dessins de cédéroms d’un diamètre de 12 centimètres chacun. Chaque dessin contient 15 phrases exposant un mot de 15 lettres orthographié avec deux O, lit-on sur la quatrième de couverture. On pourrait faire plus simple ! Une fois l’œil habitué à la découverte des cd et aux deux o majuscules au milieu des mots de 15 lettres qui parsèment les 26 textes, on retrouve les jeux et les interrogations sur le temps, le ciel et les étoiles, les chiffres et bien sûr l’alphabet et ses polices, les formes géométriques ou le vide et le plein.

Philippe Jaffeux est un auteur exigeant, qui exige à son tour une attention particulière de la part de ses lecteurs. Mais une fois les premières surprises et interrogations passées, c’est à une ouverture sur la poésie, à une ouverture sur ce que nous sommes au travers de ce que nous disons, à une ouverture sur une réflexion infinie ou indéfinie qu’il nous invite généreusement par sa virtuosité à manier la langue et le sens des mots.  

 


Sur l’auteur & son oeuvre

 

Philippe Jaffeux est né en 1962 à Paris. Il habite maintenant à Toulon. Il a notamment publié :

L’Atelier de l’agneau Editeur a publié la lettre O  L’AN  / en Septembre 2011
Les éditions Passage d’encres ont publié la lettre N L’E N IEME en Mars 2013
L’Atelier de l’agneau Editeur a publié courants blancs en Février 2014
Les éditions Passage d’encres ont publié Alphabet de A à M en Juin 2014
L’Atelier de l’agneau Editeur a publié autres courants en Janvier 2015
Les éditions Passage d’encres ont publié Ecrit parlé en Mai 2016
Les éditions Lanskine ont publié Entre en Février 2017
Les éditions Tinbad ont publié Deux en Mai 2017 
Les éditions Lanskine ont publié Glissements en Juin 2017
Les éditions Plaine page ont publié 26 Tours en Juin 2017
Les éditions Lanskine ont publié Mots en Mai 2019

 


Pour poursuivre votre (re)découverte de cette Oeuvre étonnante que construit Philippe Jaffeux et si vous avez apprécié cette chronique, ne manquez pas notre article consacré à Glissements & 26 Tours : GLISSEMENTS PROGRESSIFS DE L’ALPHABET


Une contribution de Philippe Poivret, responsable de la rubrique Lire et relire du mensuel franco-italien Passaparola dont nous vous recommandons chaleureusement la lecture.