Triptyque

Par Alain Lasverne.

Couché à trois heures du matin, il émerge la gorge en papier, l’haleine plombée. Le café n’a aucun goût. Il frise machinalement sa moustache qu’il porte façon hidalgo et allume le portable. Vous n’avez pas de message. Qui va lui écrire au fin fond d’une cité, d’un désemploi du temps qui ne compte plus les jours. Un jour, quelque chose va changer, pourtant. Espoir informe, faille ou échappée, il ne sait. Ce n’est pas inscrit sur les deux bancs plantés sur la place, en bas de sa tour. Ni dans le ciel plombé, ni dans son corps qui ne manifeste à peu près rien d’autre qu’une lourdeur épuisante. Mais c’est vrai, il le sent au creux de son estomac, comme le bourgeon d’un avenir en gestation. Sublime ou horrible. Ça va changer. Il passe à la salle de bains, frotte les dents, mouille le visage, baisse le slip et regarde son sexe pendant quelques secondes. On n’est jamais trop prudent.

L’image d’une devanture de magasin vient se poser sur le cours plat de ses pensées. Elle tranche avec le fatras des ruminations qui le traversent.

Il ne sait trop s’il a envie de sortir de sa stase, tout en remerciant sa mémoire de ce petit lumignon sur le sentier décharné d’un autre jour. Ses sensations circulent autour du magasin, comme autour d’un problème attirant et inquiétant. Quelque chose est là, peut-être la porte vers ce changement qu’il pressent. Lucas, comme tous ces gens effrayés par l’universalité de leurs problèmes, fonctionnait par métonymies. Avantage certain, on diminue la pression, on détourne l’impact. Le problème, donc, n’était pas le magasin mais son contenu. Une pâtissière qui ressemblait tellement à ses pâtisseries. Fondante à la vue, le geste lent qu’il prolongeait volontiers dans le cœur troublé de ses pensées. Son magasin siégeait au bas d’une autre tour en crise, à deux cent mètres de celle de Lucas. La seule, l’unique boulangerie-pâtisserie du quartier, loin du centre, au bord de la zone industrielle.

La ponctualité ne faisait pas partie de la nature de Lucas. Ou de sa culture. On ne sait à quel moment la perte des repères et autres horaires vous bascule dans la catégorie chômeur génétique, plante hors-sol, détachée des barrières et tunnels que le salarié ordinaire subit avec vaillance jusqu’au chèque de fin de mois. Il se forçait délicieusement, chaque jour vers les seize heures, heure de moindre affluence, à pointer son nez à l’entrée du magasin. Elle le reconnaissait, maintenant, le saluait, l’accueillait de ce sourire unique, qu’il était le seul à faire éclore. Une baguette, bien blanche, pour monsieur Lucas. Elle tournait ce corps rond comme une envie de lumière et cueillait la baguette. Alors, bravant les soupirs étouffés de son porte-monnaie, il demandait parfois un millefeuille. C’est un mercredi, il pleuviote. Il passe la porte du magasin le pas hésitant, comme toujours. La cloche sonne. Il a trente-sept ans ce jour, personne pour célébrer, au moins marquer, poser une bougie dans le ciel plombé. Parents fâchés de sa trajectoire, sœur lointaine, mariée à un crétin de classe internationale. Une remontée d’acide vient lui ruiner l’œsophage. On est pas grand-chose, le temps ne le capte même pas, qui continue à dérouler ses heures et ses minutes. Il en a rien à foutre de s’enfuir, laisser le monde à la traîne. Sale journée, il se sent sale jusqu’au fond de ses chaussettes trouées. Électrique. Elle est en retard, pour qui elle se prend. Le cloue comme une vrille de haine. Sait pas d’où ça vient, lui-même est surpris. Comme si l’estomac se rebellait contre l’habituel montée de ce qui ressemble à de la joie, chaque fois qu’il entre. Le magasin sent bon et elle n’est toujours pas là. Il regarde la vitrine, toute cette enfilade de sucreries, et les choux. Ce putain de reflux gastrique lui comprime encore la poitrine. Mais où est-elle, bon dieu ?! Partie chercher fortune, fêter quelque chose comme un anniversaire, ailleurs. Loin de lui, du gentil client, hein. Il la voit arpenter derrière son comptoir, une sacrée de bulle de soleil. Le magasin a viré au gris, les pâtisseries, les murs, même le poster avec la mer sur la paroi de droite. Gris. Tout gris. Fermé, terminé, vendu, le magasin. Elle a filé, terminé le film. Le silence cogne à ses oreilles. Il lorgne le petit bouddha en bronze qu’elle a placé pile devant la caisse enregistreuse. Elle s’en est expliquée. Pas croyante du tout, elle aime les bouddhas, la rondeur, la paix qu’il diffuse, le poids des petites statues dans sa main. Bon dieu, le silence lui botte les fesses. Pas possible, même pas une sonnette. Elle émerge d’une porte qu’il n’a pas remarquée, tout au fond derrière, sur la droite.

Elle rejoint le comptoir, se plante face à lui. Tranquille, pas un mot, pas une miette de regret. Quand est-ce qu’elle va se décider à l’ouvrir sa putain de bouche. Pas pu ouvrir la bouche, lui non plus, avec le Pôle. Une journée d’attente, et viré en deux phrases. Viré comme ça, comme un chien. Radiation, disparition, irradié, complètement cramé. Un grincement horrible lui scie l’oreille. Ses dents, ses propres dents jouent contre lui. Bon dieu et l’autre, la porcelaine arrogante qui le regarde comme une crotte en plein trottoir. Merde, suffit, assez, bon dieu, le Pôle, et toi, et tous. Sa main gauche tient le bouddha, elle le passe à la droite. Jeu de mains. Lourd, compact, le bouddha. Sans effort le petit dieu fracasse la vitre au-dessus des choux. Écrasés les choux, sucreries de mes deux. Elle recule, se plaque contre les pains alignés bien sagement dans leurs rayons verticaux. Plantée, la bouche ouverte, les mains sur la poitrine. Le silence fait un bien fou. Elle attend quoi, maintenant, pour parler ? Pour crier, pour pleurer ? Il fait une chaleur atroce dans ce magasin. Il pousse le comptoir, qui ne cède pas d’un millimètre. Il tape dessus du plat de la main et le contourne d’un pas vif, porté par une envie qui naît de ses pieds, de ses jambes en mouvement. Elle le regarde, les yeux écarquillés.

Il est plus grand d’un seul coup, c’est clair. Cette fille, il la connaît. Il la connaît bien avec son air de. Quelque chose entre serpent et vampire. Ses yeux brillent anormalement. Quelque chose vient de ses yeux mortels, une espèce d’onde mauvaise. Sa chair explose de partout sous les vêtements. Elle dégouline de partout, comme du. Du choux, voilà. Il manque vomir. Misérable, insupportable dégoût. Il secoue les bras, secoue cette entrave de chair à sa puissance, à sa nécessité. Dans l’univers des possibles, le sien s’est matérialisé là. Plein milieu de cet espace, de ce lieu. Il la frappe, enfin. Elle lève le bras en même temps. Le bras prend, ça craque. Tout craque, tout se libère. Il cogne encore, plus fort. Elle hurle, il n’en sait rien. Juste cette bouche qui pisse de la salive rouge. Il n’entend que le bruit dans sa tête. Il frappe et frappe et ça gicle, des trous qui se font dans toute cette chair irradiée, contagieuse.  Elle tombe. Une puissance terrible irrigue son corps d’homme. Elle lui vient de partout. Ses yeux savent tout, le présent et l’avenir. Il suffirait de rien et tout cramerait autour de lui. Il rive ses yeux de mort à ceux de la bête à ses pieds. Elle coule de partout, elle va s’enfoncer, la truie, la chienne, l’absente, la mort. Elle est la mort, il le sait, comme elle le sait. La mort, on la tue et basta. Il sait, il sent la fin. La fin d’une étape, une étape supérieure, qui l’a amené tout seul à savoir. Tout. Il la cogne encore, pour que rien ne s’arrête plus, jamais. De son œil intact, elle le fixe, mais il sait qu’elle n’est plus là. Un flot de sang glisse hors de son crâne, irrigue lentement cette masse de cheveux noirs comme des poils, une masse de poil. S’infiltre dans la masse un flot si lent, si dense, si puissant.

C’est bien lui, le chômeur. Seize heures, fidèle. Un vrai chien de chasse. Elle sent ses yeux qui la cernent, l’enserrent, la soupèsent et la pèlent. Un mâle de plus, prêt à faire mal. ‘n’en peut plus. Se frotte machinalement la bouche, les bras. Son corps vibre, va s’affaler ou s’évanouir. Sourire. Elle sort le sourire vendeur, plaie sur sa bouche, une plaie de plus. Écarter les lèvres, les placer entre enjôleur et complice. Capter l’homme. Un dixième de seconde de plus de travail, elle vomira. Sourire servi, aussitôt effacé. Si facile. Le reste de son corps lutte centimètres carrés par centimètres carrés pour gommer tout le reste. L’odeur, comme l’ordure. L’odeur qui sature toujours son nez. Sperme. Elle redit à l’intérieur, le mot. Le mot de l’ordure, là, juste derrière les relents froids. Non, pas pleurer.

Dans sa bouche de dominant les mots deviennent plus sales que des mains. Sperme. Patron sperme adore la coincer et la salir de mots avant de la la toucher, là-bas. Elle va lui écraser les mains, la bouche et le reste, dans le ciment, le goudron et la lave. Elle a frotté, mais elle sent toujours sous sa robe ce sperme qui descend le long de sa cuisse. Et l’autre qui la regarde en souriant. Pervers. Sperme. comme un pincement dans le mot lui-même. Comme une douleur toujours prête, toujours vive, « sp ». Tu l’as pris, hein, mon sperme. Sperme. Salaud. Elle voit l’autre, le guetteur. Il reluque et lance des mots comme des hameçons. Grossiers hameçons. Elle jette un œil au sol et contourne la caisse, le comptoir. Peut plus. Peut plus rester de l’autre côté. Ça hurle autour d’elle, le sol tremble. Elle s’enfuit, elle sort, elle s’arrache à cette zone maudite. Ses cuisses sont anormalement écartées, elle marche en crabe. Se frotte le nez, là où il l’a touchée de sa bouche sale. Les cochons, les bêtes brutes embrassent pas. Elle peut, elle a droit, de frapper les bêtes, là où ça fait mal. Déjà le coup part de ses épaules, de son bras, de sa main tremblante de désir. La bête avalera son sang, son propre sang. Elle passe la main sur le comptoir. Le frotte en le longeant. La poussière de farine écume sous ses doigts. Vif silence de l’air convulsé par sa rage. Le silence a un son, soudain. Il vient de. Elle sait, elle sait bien d’où il vient, ce silence hostile. Elle le repousse, ne se baissera pas devant lui. Mais qu’est-ce qu’il font là, lui et son silence ? Parce qu’il est à lui, ce silence qui grogne. Comme ces yeux qui la tournent, la retournent, de la tête aux pieds. Elle baisse la tête. La relève aussitôt. Sperme. Tous spermes devant, derrière le comptoir. Partout. Elle étouffe. Sa poitrine se gonfle. Même cette poitrine lui résiste. Le bouddha ne bouge pas. Il est là, lui est là, et bien là. Elle va pleurer, l’autre va s’approcher, évidemment. Serpent. Oui, il avance. Elle le sent venir. Il refait du bruit, maintenant. Du bruit, du silence. Du silence, du bruit. Ennemis. Elle ne comprend pas, ne veut pas comprendre, ne veut rien entendre. Elle lutte, elle est la lutte. Corps convulsé, révulsé par le son qui perturbe tout son travail pour s’extraire, s’envoler. Le bouddha vient vivre dans la main. Il lui envoie une chaleur froide, apaisante. La main est calme. Tout le reste ondule, s’irrite, la secoue d’un bord à l’autre. Lui sait, le bouddha. C’est à lui de la sortir de la boue, de retrouver son corps, de le ramener. Elle ne reviendra pas, sinon. Il veut, il va bouger, le bouddha. Il sait ce qu’il a à faire.

L’autre sourit, elle le perçoit par en-dessous. Sa figure rougie contient tous les serpents et les tours imaginables. Voilà, le bouddha est parti faire ce qu’il doit. Elle ne sent pas sa main qui frappe la bouche, les dents horriblement découvertes. A peine une sensation, une idée de chaleur sur ses doigts qui reviennent au camp. Le bouddha brille, tout rouge. Il repart. Des mouvements, des écroulements, là-bas. Le bouddha sait la distance. Quelque chose retient son autre bras. La griffe de l’ennemi. Une griffe sale, sombre, qui la tire vers elle. Le bouddha a déjà bougé. Si vif, si puissant. Dans les doigts bien serrés autour de maître bouddha, elle sent le craquement, cette fois. Quelque chose a cassé, chez l’ennemi. Bras libre. Elle aspire l’air à grandes goulées pressées. Les poumons sont bien. Ensemble. Les bras aussi. Comme si quelqu’un avait allumé la lumière. La pièce lui apparaît connue, décor d’un théâtre usé, minable, mais connu. L’autre, à genoux, n’est pas de la pièce. Il est le voile noir, le virus qui corrompt peu à peu tout. D’ailleurs, il émane de lui des bruits qu’elle ne peut décoder, des bruits étouffés, écœurants. Il est passé violent, passé étouffant, il souille la pièce nimbée d’une lumière redevenue vivante. Alors, il doit partir, sa présence doit s’effacer. Bouddha sait.

Il entre, elle sort de la pièce au fond, à l’angle des présentoirs du pain. Il avance, s’apprête à parler, à dire quelque chose qui remplissent ces quelques pas qu’il a à faire jusqu’au comptoir. Il va dire quelque chose qui ne soit pas attendu, avant de demander la baguette d’une voix neutre, et peut-être un gâteau. Elle range des choses sur le comptoir, bonbons, stylo, carnet. Elle se donne un temps avant de lever les yeux vers lui. Voilà, elle a levé les yeux, elle sent, elle sait qu’il captera son regard sans attendre.

Quelque chose s’est produit. Leur échange va venir. Il est en attente encore. Une attente joyeuse, devant ce rapprochement nécessaire. Un instant, il songe à ses vêtements un peu fripés, ses cheveux trop longs balayant son front. Et pourtant, elle le regarde. Il a longtemps attendu ce regard.

Un pas, deux pas peut-être, il approche toujours du comptoir et quelque chose bouge entre eux. Un désir d’avant le désir. Elle a envie de sourire. Elle sait que ce sourire va sortir et qu’il balaiera les grisailles et les attentes. Parce qu’il vient de lui, ce sourire, même si elle l’offre.

Elle est habillée comme d’habitude. Tablier devant elle, pull échancré sur un t-shirt pâle. Son corps emplit l’espace. Quelque part, elle ressemble au bouddha, à ce petit bouddha planté devant la caisse. Rond, mais fort. Non, gracieux, comme si la force pouvait se retourner sur elle-même, écarter la puissance pour laisser entrer la grâce. Un mot qui lui monte aux lèvres, qu’il s’en voudrait presque d’utiliser. D’ailleurs, jamais il ne vient à ses lèvres, sauf maintenant, là, en cet instant où elle va se tourner vraiment vers lui, délivrée de toute posture professionnelle, dans sa simple présence de femme, dans l’évidence d’une sensation. D’un sentiment qui monte et il sent qu’elle aussi est sous l’emprise de cela, de ce qu’il n’ose pas penser. Un lien qui allège la tête et le corps. Une délicieuse embardée du temps qui propose présent et futur en même temps, tous deux écrits, même s’il reste à les vivre. Avec l’incertitude et la fragilité de ce qui court à l’intérieur, les torrents complexes, les armées sombres qui pourraient les étouffer et faire jaillir la nuit.


 

Une contribution d’Alain Lasverne. Alain Lasverne est connu pour ses deux romans Je sauverai le monde et Web voyage, respectivement publiés aux éditions Kyklos et ELP-éditeur en 2009 et 2014. Il écrit également pour la jeunesse et dévoile régulièrement dans des revues comme 100% auteurs, A la dérive, l’Ampoule, Mauvaise graine, Paysages Écrits, Le Capital des Mots, Rue Sainte-Ambroise, Squeeze, Traction-Brabant, Traversées certaines productions inédites qui priviégient le format court à l’image de Tryptique que nous vous faisons découvrir aujourd’hui.