Restauratrice d’œuvre d’art, quand la passion devient métier

Par Caroline Dessaint.

 

Quel point commun y a-t-il entre la Joconde, un moai de l’île de Pâques ou bien encore Notre-Dame de Paris ? Ce sont des œuvres d’art et mieux encore des œuvres d’arts restaurées. Aujourd’hui nous ne parlerons pas d’Eugène Viollet-le-Duc ou d’un de ces grands maîtres de la restauration mais de l’avenir de ce métier à travers l’atelier de Clémence Esparcieux et Lorette Hebrardsitué à proximité de Lyon.

C’est à travers une interview exclusive de ces deux restauratrices que nous découvrons aujourd’hui ce métier méconnu et pourtant essentiel dans le monde de l’art et du patrimoine.

Pro/p(r)ose Magazine : Comment devient-on restaurateur/trice ? 

La formation du restaurateur se fait en 5 ans, en rentrant dans une école spécialisée, qu’elle soit publique ou privée. Elle s’achève avec la restauration d’une œuvre de mémoire, objet qui est généralement prêté par des institutions. Ce travail qui s’étale sur deux années va concrétiser la capacité de recherches du restaurateur, tant historiques que scientifiques, mais également ses aptitudes à remettre en question continuellement ses connaissances des matériaux et des techniques. 

L’élève restaurateur est capable d’arriver jusqu’à la rédaction du mémoire en autonomie grâce à la formation théorique et pratique qu’il aura appris pendant sa scolarité, et cela peu importe la spécialité qu’il aura choisi. La formation théorique est importante et variée, elle passe par la restauration en tant que telle avec ses techniques et matériaux mais également par l’histoire de l’art, les langues étrangères et les sciences, pôle important de l’apprentissage.

La pratique se fait par l’apprentissage des techniques de création artistique puis par l’instruction des gestes de restauration. C’est durant les nombreux stages réalisés au cours de la scolarité que le restaurateur va gagner en expériences.

La restauration est un métier qui continue de s’apprendre au quotidien, et tout au long d’une carrière. Elle demande d’être curieux et en perpétuelle remise en question, en effet chaque œuvre est différente et demande un traitement particulier. De plus, de nouveaux matériaux sont constamment mis sur le marché, il est nécessaire de s’y intéresser et de les interroger, pour avoir une pratique la plus proche du code déontologique la régissant.

Pro/p(r)ose Magazine : Quel fut votre parcours professionnel ?

Clémence Esparcieux : Après l’obtention du diplôme, je me suis vu proposer un poste de restauratrice dans un atelier où j’avais réalisé un stage, à Versailles. J’ai été employée là-bas pendant deux ans, cela m’a permis de parfaire mes compétences et d’apprendre à être totalement autonome. L’atelier travaillant principalement pour une clientèle privée, j’ai pu apprendre la gestion d’entreprise, la réception de clients, j’ai également été formée à l’encadrement d’art. Étant originaire de Lyon, j’avais comme désir de rentrer près de mes proches. Me sentant assez autonome professionnellement, ce fut le moment pour moi de me lancer, en tant qu’autoentrepreneur. Nous avions ce projet depuis les études de monter un atelier pluridisciplinaire avec Lorette. Je l’ai donc rejointe dans l’association des Manufactures en Novembre 2019.

Lorette Hebrard : De mon côté j’ai créé mon atelier de restauration d’art graphiques et d’objets papier à la sortie du diplôme. Les premiers temps j’avais une pièce dans mon appartement dédié à mon atelier. Durant cette période, faute de place chez moi, j’ai souvent travaillé in situ. Lorsqu’une institution où une fondation souhaitait faire restaurer des œuvres ou des objets de grands formats je demandais à m’installer dans leur locaux le temps de la restauration. Il s’est vite avéré que travailler à domicile ne pouvait être qu’une solution provisoire, car le manque d’espace me contraignait à refuser certaines commandes. 

En septembre 2019, j’ai eu la chance d’investir un atelier au sein des Manufactures. C’est une association qui occupe des bâtiments reconvertis et qui regroupent différents métiers d’artisanat, tels que des concepteurs-designers, ébénistes… Occuper cet atelier m’a permis de gagner de l’espace et de l’autonomie et donc de pouvoir répondre à un éventail plus large de commandes. 

Pro/p(r)ose Magazine : Comment vous êtes-vous retrouvé à collaborer ensemble ?

« Déjà durant nos études nous envisagions de collaborer un jour ensemble. L’évidence s’est faite lorsque Clémence a eu l’opportunité de revenir à Lyon. Lorette avait un grand local et la possibilité de l’accueillir, c’est ainsi qu’elle a rejoint l’atelier. » 

Pro/p(r)ose Magazine : Sur quel médium(s) êtes-vous spécialisées et pourquoi ?

(Clémence Esparcieux et Lorette Hebrard ont toutes deux une spécialité différente. Lorette Hebrard est restauratrice d’arts graphiques et Clémence Esparcieux d’œuvres peintes.)

Clémence Esparcieux : La restauration de peinture, tout comme les arts graphiques, propose un panel assez large d’objets. Nous pensons rapidement aux tableaux, mais même le terme tableau représente une catégorie très large. En effet, il y a la traditionnelle huile sur toile, représentant la majorité du travail. Mais il existe de multiples techniques de peintures, que ce soit l’acrylique, la gouache, la tempera et réalisés sur divers médiums (toile, bois, cuivre…). Par ailleurs, j’ai la capacité de restaurer une multitude d’objets peints, tels que des paravents, des sculptures polychromes…Le choix de la spécialité s’est fait à la fin de la première année d’études. Je pense qu’il est principalement dû à l’approche et à la sensibilité que nous avons des matériaux. De plus, depuis petite je suis fascinée par les œuvres peintes. 

Lorette Hebrard : Je suis spécialisée en conservation-restauration d’arts graphiques et d’objets en papier ou en carton. Cette spécialité me permet de travailler sur des formes très diverses de pièces à restaurer. J’interviens autant sur des documents d’archives, des gravures, des aquarelles, des affiches ou encore des dessins, que sur des objets en trois dimensions comme des sculptures, des globes, des boîtes ainsi que des paravents. En ce qui concerne des aptitudes plus spécifiques je suis aussi spécialisée dans la conservation et la restauration d’objets en papier mâché peints et vernis provenant d’Iran. 

Pro/p(r)ose Magazine : En quoi consiste votre travail ?

Notre travail consiste à « redonner vie » à une œuvre ou à un objet à travers divers traitements tout en respectant son intégrité physique, esthétique et historique. L’objectif d’une intervention de conservation-restauration est de garantir la durabilité d’une œuvre dans le temps afin qu’elle parvienne aux générations futures. 

Lorsqu’une œuvre arrive à l’atelier, notre travail consiste dans un premier temps à analyser l’objet autant à travers sa valeur historique qu’esthétique. Nous mettons en avant les altérations présentes à travers la rédaction d’un constat d’état, suivit d’un devis gratuit que nous faisons parvenir au propriétaire du bien afin de lui présenter les traitements envisageables. 

Après cet examen nous proposons et nous mettons en œuvre un traitement adapté aux spécificités de l’objet. Ainsi chaque traitement est pensé « sur mesure » pour une œuvre. Nous portons une attention particulière au choix des matériaux et des produits utilisés qui doivent répondre aux principes déontologiques qui régissent le travail du restaurateur : stabilité, innocuité et réversibilité. 

Pro/p(r)ose Magazine : Quelles étaient vos ambitions initiales ? Vos objectifs sont-ils atteints ?  

Il est un peu difficile de répondre à cette question car nous ne sommes qu’au début de l’aventure. Nos ambitions étaient et sont toujours d’avoir un atelier de restauration pluridisciplinaire afin de répondre à diverses offres. De plus, notre curiosité nous pousse à nous dépasser et à essayer de sortir de notre zone de confort, avec des objets plus variés les uns que les autres. Nous avons réalisé un bout du chemin, en trouvant un local, qui est un lieu de partage et d’échange, où nous nous sentons toutes deux biens, 

Il reste maintenant à élargir notre visibilité et notre clientèle. Nous aimerions promouvoir la restauration à un public plus large qu’il ne l’est actuellement, car jugé comme parfois élitiste. Notre activité s’inscrit entièrement dans une vision plus durable des matériaux, nous proposons un service qui met en avant l’objet déjà existant dans une volonté de freiner la surconsommation. Nous voudrions également proposer dans un moyen terme, un service d’encadrements d’œuvres d’art.

Restauratrice d’œuvre d’art c’est donc plus qu’un métier, c’est une passion. S’il est facile d’admirer un tableau dans une galerie, derrière se cachent des mains d’orfèvre qui lui ont redonné vie après des semaines, voire des mois de dur labeur dans un atelier. C’est un travail minutieux avec d’une part une dimension artistique et d’autre part les contraintes du passé. Toute restauration doit pouvoir être retirée par un autre restaurateur dans les années qui suivront afin de restaurer l’œuvre à nouveau. Le patrimoine ne laisse pas libre cours à son imagination mais il fait rêver petit et grand au quotidien grâce à l’intervention des restaurateurs qui redonnent des couleurs à la vie.


1. Médium : support de travail (papier, peinture, bois etc.).