108ème jour

Par Alain Laverne.

 

Troisième étage. A deux balcons du sien, des hommes commentent. Les mots claquent comme des balles perforantes. Il les entend sans y faire vraiment attention. Plus personne ne regarde en bas. La rue est vide, presque quatre mois qu’elle est vide, cent huit jours exactement. 

Sur le balcon, les hommes maintenant refont l’Histoire pour s’expliquer la petite histoire en bas de chez eux. Histoire d’écarter l’ennui quelques heures. Cent huit jours interdits de sortie. Interdit, c’est vraiment interdit. L’Assemblée nationale a voté les pleins pouvoirs à la Police. A trente-huit mille personnes abattues par Bridova, virus mutant et malin, ils ont gagné le droit de tirer à vue sur tout individu ciblé à l’extérieur de chez lui, sans brassard ni RFID réactive aux scans. Totale réclusion. 

Nicolas hoche la tête, amer. L’appartement lui sort par les yeux à lui aussi, comme les livreurs qui passent deux fois par semaine les ravitailler. Même plus le droit de faire ses courses. Disparu, comme tout un tas de droits, avec le confinement renforcé. L’hyper est un souvenir, le monde, ce foutu monde est un souvenir. Encore vif. Lui reviennent les klaxons, les grondements des motos, la cohue ordinaire, l’univers d’avant. Quatre mois, une éternité enclose dans quatre murs, ça fait rétrécir la tête, monter une peur qui ne s’explique pas, mais grignote toujours plus profond. Il se penche, distingue une tâche sombre. Du sang, peut-être. Non, pas peut-être. Elle a saigné tout ce qu’elle savait, la vieille, avant qu’ils ne l’évacuent. Sur l’autre balcon, les deux hommes se disputent, maintenant. 

– Je te dis qu’elle sortait toujours à la même heure, et là, c’était pas son heure. Qu’est-ce qu’elle foutait dehors cette vieille folle ? Elle avait qu’à rester dans sa baraque. De l’espace, des plantes, j’aimerais bien moi, l’espace. Les miennes, de plantes, je te dis pas, garanties plastique infroissable.

– Ces cons de flics vont faire la tournée, maintenant c’est sûr. T’as planqué les plants de shit ?

– Mais arrête, c’est de l’intox. Ils sont déjà venus la semaine dernière.

– Les plants, où tu les as fichus ?

– T’as…

Du coin de l’œil, Nicolas à perçu un mouvement derrière eux. Les deux se sont tus. Une femme s’invite sur le balcon, peut-être cinquante ans, la silhouette replète. S’approche, leur dit quelque chose qu’il n’arrive pas à entendre. Un des deux hommes lui répond, elle lève une main et se met à crier, à gémir presque, d’une voix aigue.

– Elle faisait rien de mal ! Pas sortir, pas sortir. Elle voulait pas sortir, il s’est passé quelque chose, j’en suis sûre.

Le plus grand des deux hommes réplique.  

– C’est pas parce qu’on est vieux qu’on a tous les droits.

– N’importe quoi. Elle savait bien, elle est pas folle, je la croisais au marché. Regarde, mais regarde !

Il n’y a plus rien, si ce n’est la tâche, une grande tâche. Il recule lentement et revient dans l’appartement sombre, plombé par la chaleur qui engloutit tout. 

 

Elle est dans une rue, mais laquelle ? Elle tourne sur place, regarde la porte qui vient de se refermer, la propulsant dehors, mais cette porte ne lui dit plus rien. Sa tête lui fait mal, une douleur lancinante qui gagne ses membres, comme si ce trou qui a aspiré sa mémoire, continuait à creuser dans les chairs de son vieux corps. Elle va et vient, sans chercher d’autre direction qu’elle-même, sa place dans ce monde étranger tout autour d’elle. Les murailles, la rue elle-même se resserre, l’emprisonne dans une gangue d’altérité obscène à force d’être incompréhensible. Les numéros sur la façade en face ne lui disent rien, pas plus que les éclats de voix et les gens qui s’agitent sur les balcons des immeubles face à elle et sur les côtés de la porte qu’elle scrute encore. Elle est habillée, bon, c’est déjà ça. La sueur lui coule dans le dos, le soleil est aveuglant. Elle baisse la tête, elle va pleurer sans doute, se retient, que diraient les gens. Sa tête ballote sous  l’effort, elle se sent à bout de course sous ce soleil éclatant, sous les voix qui parlent, à qui et de quoi elle ne peut le comprendre, sauf qu’elle sent bien qu’elle est au centre de tout ça. La rue est vide, rien qui lui dise quelque chose sur quoi que ce soit dans ce chaudron. 

Un véhicule arrive à toute vitesse, ses pneus crissent horriblement. Il s’arrête à une dizaine de mètres d’elle. En jaillissent des monstres casqués et bottés, le visage enclos d’un masque couvrant toute leur figure. Ils avancent lentement. Mon dieu, c’est bien sur elle qu’ils se dirigent. L’un d’eux sort quelque chose d’un étui. Un re, un re, un camembert. Un revolver. Elle le répète tout haut. Mais, pourquoi ? Tremblent ses jambes, tremble tout son corps, sauf sa main. La main droite, la droite, oui. Elle regarde sa main qui serre un bâton. Elle a tapé sur les branches de l’arbre au milieu de sa terrasse, elle s’en souvient bien. Les pigeons, ces foutus pigeons qui viennent picorer les graines qu’elle a mis pour les petits oiseaux. Dehors les pigeons, gras pigeons, saleté de voleurs. Elle les voit clairement dans sa tête, lève encore le bâton. Une voix dit « posez, ça, tout de suite ». La voix de métal lui brise le crâne. Ils sont tout prêt, maintenant, les sans-visages. Qu’est-ce que c’est que ces monstres?! Arrêtez, elle crie. Arrêtez ! Elle est sûre d’avoir crié. Ils s’arrêtent. A nouveau la tête, le trou, mal. Un vrai coup de couteau. Les pigeons, ces saletés qui volent, qui l’attaquent. Elle secoue le bâton. Vont pas s’en. S’en tirer co, co, comme  ça, elle frappe dans le vide. La voix. Qu’est-ce qu’elle dit la voix, rien, juste de la peur. De la peur, comme. Comme malheur. Tremblent les jambes, tremblent les mains. Non, non, laissez-moi. Elle a crié encore, peut-être. Ils vont partir, non mais, ils, ils, mais je. Un vertige la prend, elle baisse la tête puis la relève. Quelque chose au fond d’elle bouge. Elle ne sait pas quoi, ni qui. Bouge. Elle lève le bâton, et va nettoyer cet univers fou, de tous ces pigeons, complètement o, o, horribles.

 

Elle a crié, comme une bête. Incroyable, t’as vu la vieille, elle leur fonce dessus. L’autre avec son haut-parleur, regarde-le, non mais regarde-le ! Les balcons bouillonnent un instant, juste un instant. Le bruit sec du revolver est presque inaudible dans la voix multiple qui s’élève, mais fait pourtant taire instantanément la cible. La vieille s’est arrêtée, accroupie contre un vent soudain et s’affale maintenant, les membres dans tous les sens. Rien ne vient effleurer le silence jusqu’à ce que l’homme avec le haut-parleur le porte à sa bouche et, tête levée, « Rentrez chez vous », « Maintenant ». On recule sur les balcons. Une voix s’élève, à peine « Eh, la vieille, c’est les pigeons qu’ont gagné ». On ricane en se retournant vers les appartements. Quelques derniers éclats, dernières bravades fusent, « vieille folle », « elle va nous mettre à l’amende, cette vieille conne ». Les hommes masqués emportent le corps et le véhicule disparaît. C’est à peu près l’heure où devait arriver l’aide à domicile, qui ne viendra pas ce jour, ni les suivants.

 

C’est un peu plus tôt, en fin de matinée que l’aide à domicile a appelé la dame âgée dont elle s’occupe trois fois par semaine. « Les enfant sont partis. Le travail. Vous, vous sa, savez », lui a dit celle qui allait devenir bientôt la vieille folle. 

Qui mâche encore quelques syllabes avant de se taire. Elle cherche ses mots, elle ne va pas les trouver, de pire en pire, et que dire de toute façon, la grippe ça prévient pas. L’aide à domicile secoue la tête, tente de rassurer la mamie. « Je vous appelle dès que ça va mieux ». Pas de réponse. La communication a été coupée. Il faut espérer que la mamie est tout compris. La rappeler ? Elle ne décrocherait peut-être pas, elle devient de plus en plus parano, quand elle ne repart pas dans ses nuages sans prévenir. 

 

Sans prévenir, elle raccroche. Le chat miaule sous le tilleul. Mal, Mica, Mica a mal. Elle s’aperçoit qu’elle a le portable a la main. Qui ?  Elle voulait appeler quelqu’un. Non, personne. On l’a appelée, peut-être. Qui a appelé, pas important, elle s’en souviendrait si c’était important. Les choses importantes, je me pèle, je me, sou, souviens. Le chat la regarde. Elle a parlé, tout haut, faut que j’arrête, on va me prendre pour une folle. Les cachets, oui, elle les a pris, ce ma, ce matin, à huit. Regarde le cadran des heures dessiné sur un bout de papier collé au mur à côté du pêle-mêle de photos de famille, suit la courbe jusqu’au huit jusqu’à la demi. Huit, trois et zéro. La famille, partie la famille. La famille, Julie, ma fille, et c’est tout. Une bonne fille, mais loin, toujours si loin. C’est ce qu’elle ré, ré, répète, tout le temps. Allons, elle ne peut pas venir souvent, c’est o, obligé. De Paris, ça fait loin. Loin.

 

Hein maman, c’est loin, tu le sais bien, écoute-moi, qu’elle répète ma fille. Adjudant Julie. Fait que ça moi, m’occuper du chat et écouter. Elle a bien grandi, Julie. Maman écoute. La cuisine aurait bien besoin d’un coup de propre. Fatigue. Maman, maman. Maman est là, toujours là pour toi. La mère  sourit, on peut dire beaucoup de choses avec un sourire. Julie fronce les sourcils. « Je te dis qu’on reviendra dans quinze jours, c’est pas long, quinze jours. Trois semaines au pire ». Elles sont là, face à face, et maman hoche la tête. Le travail, loin, si loin de la vie. Il travaille beaucoup le mari, comment il s’appelle dé, déjà ? « Il s’appelle Eric, E-ric ». Julie se mord les lèvres, surtout pas s’énerver, maman est si fragile. Elle la prend dans ses bras. Si petite, tout en os, elle est devenue. Comme un oiseau, un poulet avec une tête en morceaux. Elle va pleurer, mais il faut partir, Eric est déjà dans la voiture. Pas commencer neuf cent kilomètres avec lui énervé, non. 

Maman revient dans la cuisine, le chat mange ses croquettes, indifférent à tout, même à elle. Il fait beau, tiens, même chaud. Seule, elle se sent seule comme une chaise abandonnée, comme si la jour, jour, née venait de commencer. Mais il est déjà. Dix heures trente, oui, elle a bien lu, deux fois c’est plus clair. Ils viennent de partir. Mais qui ? Un instant, elle se demande, fouille dans sa tête. Les enfants, et. Elle est seule. Bon dieu, c’est comme ça, la vie. On avance et puis la tête, la, la, vie s’en va et. Seule. Aide, l’aide, l’aide à dom, à la maison. Elle va venir, elle va arriver bientôt. Ah, elle se retourne effrayée. Ce n’est que le téléphone. 

 

Non, il n’a pas vécu cette lente journée de la vieille. Et pourquoi, lui, il aurait dû. La vieille, elle n’avait qu’à pas. Il faudrait leur mettre une laisse à tous ces vieux. Les empêcher de. Mais pourquoi elle est sortie comme ça, elle savait bien. Tout le monde sait qu’ils tournent et qu’ils discutent plus, maintenant. Trop de temps. Tous enfermés, c’est la loi. C’est la loi, Plein pouvoirs, ils ont. 

Sa femme se glisse sur le balcon. Encore en jogging, depuis ce matin pas changée, rien, un sac aurait la même dégaine. Elle le regarde, tire sur sa cigarette. Voilà qu’elle fume, maintenant. Mais qu’elle heure il est, bientôt l’heure du feuilleton. Ils ont dû la ramener direct à la morgue. On a une morgue, ici, sans doute. Elle est morte sur le coup, faut espérer. Et l’autre qui regarde dans le vide, avec son jogging. Il l’interpelle.

– On mange quoi ?

Sa femme tortille une boucle, lui envoie un sourire qui mord.

– Mais ce que tu auras cuisiné, mon cher époux.

– Ah, ne commence pas.

Il s’écarte, se frotte le front, l’entend broncher.

– C’est toi qui a commencé, hein, la vieille tu avais besoin.. ?

Voilà, il l’attendait celle-là. 

– De quoi tu parles ?

Elle prend son air pensif, l’orage habituel qui se prépare. Mon dieu, mais que faire avec cette…D’un ton cassant, elle enfonce le coin.

– Tu sais très bien de quoi je parle, je t’ai entendu, au téléphone.

Il secoue la tête. Quelque chose tremble au fond de lui, sans doute quelques années qui se font la valise sans lui laisser le temps de respirer. Il regarde par-dessus le balcon. La tache est à peine visible, avalée peu à peu par la chaleur. Sur le coup, elle est morte sur le coup, c’est certain.

– Alors, tu sais très bien pourquoi j’ai appelé. Quartier par quartier. Ça va être le notre. C’était écrit dans le journal. Ils fouillent, ils trouvent. Quand ils trouvent pas, ils trouvent quand même. Tu le sais, ça !

Il s’est tourné vers elle, pareillement surpris de son propre éclat. Ça tremble trop fort là-dedans, calme, calme-toi. Il respire, évite le regard qu’elle lui lance. Elle a pâli, peut-être la paix, enfin. D’ailleurs, elle recule, baisse la tête pour la relever aussitôt. Une autre fois, la paix. 

– Tu l’as aidée, tu lui as fait le lit, la vaisselle.

– C’était mon job. Je l’ai fait, oui, et alors ? Juste un job.

Non mais elle va pas se mettre à pleurer, la garce. Un verre, un verre de vin, n’importe quoi. Voilà, les grandes eaux. Il s’accroche au balcon, s’incline, se redresse. A quoi bon ? Tout ça ne sert à rien, ne veut rien dire. Mais quelque chose en lui veut. Dire. Il vient à elle, l’attire contre lui. Autant serrer un bloc de glace. Mais sa bouche a commencé à parler sans l’attendre. Plus fort que lui.

– Ils viendront et ils les trouveront, nos réserves. Les cubis de vin. Dix cubis de cinq litres pour provisions, ça fait pas la maille. On est au-dessus, bien au-dessus. 

Elle le cloue du regard. Sans lui laisser le temps de répliquer, il enchaîne. 

– En plus, on a quoi, juste cinquante kilos de bouffe. On dépasse la limite de cent pour cent, un détail. Ils fouillent, ils trouvent. On est bon pour…

Elle le coupe.

– On est bon, on est bon, je sais, je sais !…Et la mamie, elle y est bonne pour quoi maintenant. Pour le cimetière. Tu me dé…

Non, elle va pas dire ça. Il se précipite sur l’incendie.

– Et tu veux qu’on finisse au centre de rétention ?! En taule, tout perdus ? Avec les racailles ? Tu as pensé aux gosses, tu as pensé…à nous ?

Elle pleure, évidemment. Les larmes coulent de ses yeux fixés sur lui sans le voir. Face à face à des années de distance. La pluie ne s’arrête jamais quand elle a commencé, jamais. Il la serre à nouveau, en silence. Elle lâche des mots sales comme des grumeaux de sang.

– Mais elle est morte. Tu l’as tuée, tu l’as envoyé se faire trouer comme, comme une bête.

Il n’entend pas, ça ne veut rien dire, de toute façon. Juste une scène comme une autre.

– Ils verront bien que j’ai fait ce qu’il fallait. Bon citoyen, le confinement c’est, c’est…Ce qui nous sauvera. Tout le monde le sait. Tout-le-monde-le-sait. Même toi. 

Elle a baissé le regard, vu qu’elle a le nez dans foutu mouchoir. Il continue.

– Trente-huit mille trois cent morts, bon dieu, ça te parle ça, no mais si ça te parle pas à toi, à moi si.

Elle mériterait deux claques. La vieille est morte, elle l’a cherché, pas moi. Elle avait qu’à pas.

Il lâche ce corps qui se relâche, qui lui échappe, de toute façon. Elle se frotte les mains comme si elles étaient sales. De plus en plus tordue, elle est. Il parle, peut-être à elle, maintenant.

– D’ailleurs, tu les as entendus, ces braves gens. Ils gueulaient tous contre la vieille. Cette folle, elle a mis le doigt sur le quartier, moi je te le dis. Ils vont rafler à mort. Les Jacques, les Cingatelli, les Mohammedi, ils ont tous trop de provisions, beaucoup trop. Ils vont déguster avec les flics, c’est clair. Mais beaucoup moins que si j’avais rien fait. Ils le savent, eux. 

Mais qu’est-ce que tu crois, y a en a qu’on rien à manger, rien. Peut-être deux mille, rien que dans la ville. Ils mangent pas, t’imagine…C’est les flics qui l’ont tué, basta. Elle savait qu’il fallait pas sortir, même si elle était complètement à l’ouest, ta mamie. M’emmerde pas.

Elle se retourne, tire sur son jean qui lui colle aux fesses, qu’on voit l’élastique de la culotte. Il  fait un geste de la main et revient au balcon. Il n’y a plus rien de visible, plus rien. Une bouffée de haine lui monte, pour tous ces balcons, tous vides maintenant, et pour cette tache, cette vieille folle, complètement folle.


 

Une contribution d’Alain Lasverne. Alain Lasverne est connu pour ses deux romans Je sauverai le monde et Web voyage, respectivement publiés aux éditions Kyklos et ELP-éditeur en 2009 et 2014. Il écrit également pour la jeunesse et dévoile régulièrement dans des revues comme 100% auteurs, A la dérive, l’Ampoule, Mauvaise graine, Paysages Écrits, Le Capital des Mots, Rue Sainte-Ambroise, Squeeze, Traction-Brabant, Traversées certaines productions inédites qui priviégient le format court à l’image de Tryptique qui paraissait précédemment entre nos pages.