Écouter la langue, observer les vérités se dire : incursion dans l’oeuvre d’Arno Camenisch | Derrière la gare & Ustrinkata

Par Karen Cayrat.

En ce mois de mai Pro/p(r)ose Magazine vous offre une incursion dans l’œuvre d’Arno Camenisch à travers deux de ses ouvrages : Derrière la gare et Ustrinkata traduits de l’allemand avec dextérité par Camille Luscher qui se découvrent dans la belle collection Made In Europe de Quidam Editeur.

Arno Camenisch. Le nom ne vous dit peut-être (encore) rien et pourtant ses ouvrages atypiques, traduits en plus de vingt langues savent se faire remarquer. Récompensée à de multiples reprises notamment par les prix Holdernlin-Forderpreis, le Prix suisse de littérature et le ZKB Schillerpreis, l’œuvre d’Arno Camenisch nous entraîne en Suisse, dans les Grisons, d’où l’auteur est originaire et où il puise son inspiration. Sa trilogie constituée de Sez Ner, Derrière la gare, et Ustrinkata a été nominée dans le cadre du Prix Européen de Littérature.

 

Derrière la gare

Derrière la gare parlons en justement. Si l’œuvre d’Arno Camenisch vous est encore inconnue, nous vous suggérons de débuter par la lecture de ce roman, un ouvrage drôle qui pose un regard affûté et profond sur notre société. Ce récit, narré à la première personne, sur lequel plane l’ombre de Montesquieu ou de Queneau, nous entraîne jusqu’en Suisse pour examiner à travers tout un jeu d’observations finement mûries une pléthore de vérités aiguisées au couteau.   

Mais c’est surtout ici la langue qui figure au cœur des préoccupations de l’auteur. Elle se travaille à l’oreille, se marie au multilinguisme régional, dézingue les usages et conventions grammaticales pour mieux reproduire ceux de l’enfance. Les paragraphes tous plus surprenants les uns que les autres se distillent avec humour et ravissent par l’insolite qu’ils portent en eux. 

 


EXTRAITS

« La grand-mère est debout toute nue devant moi. Elle sursaute en me voyant. Elle fait les grands yeux. Elle a la bouche ouverte. Ses fausses dents ne sont pas dans sa bouche. Je sursaute moi aussi. Mais je ne tourne pas la tête. Je ne peux pas tourner la tête. Ma nuque est en bois. Je n’ai encore jamais vu ma Nona toute nue. […]»

« Le Nono c’est Lukiluc. Il a un brin de paille dans la bouche et des bouchoreilles. Son chapeau de coboï, il l’a laissé au biro dans le coffrofort. Sous son tablier avec POSTE cousu devant, il a un revolver. Il porte son revolver très bas. Le Nono est plus rapide que son ombre. Impossible de le feinter. […]»


 

Ustrinkata

 

Ustrinkata constitue somme toute une autre porte d’entrée sur l’oeuvre d’ Arno Camenisch, celle qui vient clore le cycle des Grisons en explorant des thèmes universels de manière décousue et joyeuse, n’hésitant pas à se saisir des questions environnementales et climatiques pour mieux nous interroger sur nos modes de vie. 

Une fois encore l’histoire se déroule en Suisse, mais de nuit cette fois. Elle peut se lire en continuité de Derrière la Gare ou bien indépendamment. L’argument peut se résumer de la sorte : le temps est à l’orage mais cela n’empêche pas de trinquer, la vie continue malgré tout, malgré les morts, les histoires plus ou moins enfouies, plus ou moins perdues. 

C’est une succession de récits qui se succèdent et dans lesquels le lecteur retrouvera la plupart des protagonistes auxquels il s’était attaché dans les autres volets de ce triptyque.

Arno Camenisch possède l’art d(e s’)étonner et nous livre une trilogie travaillée, s’attachant aux mots et aux vérités qu’ils cherchent a capter. Pour la découvrir il vous faudra nécessairement passer Derrière la gare voire par Ustrinkata.


EXTRAIT :

« Comment ça de l’eau, dit la Tante à la grande table des habitués dans l’Helvezia, elle fixe l’Alexi, mais t’es marteau. Elle secoue la tête et glisse une Mary Long entre ses lèvres, ça j’irai pas te chercher de l’eau, vas-y toi-même si vraiment t’y tiens, tu sais où sont les verres hein, elle prend une allumette dans la boîte sur la table et elle allume sa Mary Long. L’Alexi veut se lever, le Luis lui saisit le bras, toi tu restes assis, ici personne boit de l’eau, on est pas tombé si bas, t’en veux une sur la tronche ou quoi, peut-être bien que ça veut te remettre les idées en place.»


 

 

Ustrinkata

 

Quidam éditeur
106 pages

 ISBN : 978-2-37491-133-5

 

 

 


 

 

Quidam éditeur
100 pages

ISBN : 978-2-37491-128-1