La Chose

Par Stéphanie Vovor.

Le mec du BDE et moi avons eu des parcours presque pareils

Pas similaires

Presque pareils

Quand nous étions dans l’enfance nous avons tous les deux :

Collectionné les boules à neige

Reconstitué les jouets en plastique découverts à l’intérieur de nos Kinder Surprise avec une joie avide 

Ânonné mêmement d’un petit ton fadasse en classe de poésie les traditionnelles fables de la Fontaine

Et notre film préféré, c’était La famille Adams

Nous l’avons regardé, chacun de notre côté, 37 fois

Toujours, dans une fascination un peu effrayée, nos yeux s’ouvraient très grands lorsque le fabuleux personnage de La Chose entrait dans l’espace de nos téléviseurs

La Chose

Une bête à cinq doigts

Une main mouvante, dotée d’une intelligence propre. Agitée, déroutante, extrêmement habile, sa vue nous extasiait

Mais ensuite, comme d’un rien, pendant que nous étions trop occupés, le mec du BDE et moi, à retenir nos souffles devant les articulations vivaces de La Chose, pendant que nous n’étions nous-mêmes que des ébauches de personnes, des fragments de corps en croissance, ensuite, comme d’un rien, nos trajectoires se sont décalées

Pour l’anniversaire de nos 7 ans, j’ai eu un vélo 

Et lui une fille au pair chinoise

A 12 ans, dans la salle des fêtes de Bezannes, j’ai souri, pas peu fière, sur la photo de ma communion 

Tandis qu’il obtenait sa Flèche d’argent, slalomant adroitement sur les pistes de ski d’Aspen

Nous nous sommes rendus à notre première soirée dansante le septième mois de nos quatorze ans : moi, dans la boite de nuit l’Atrium, où l’on m’a fait entrer tant maquillée que peu vêtue- discrètement – par la porte de derrière

A l’heure même où, entrainée dans des figures de rock parfaitement exécutées, la jupe saumon d’Anna, sa partenaire, virevoltait dans la salle de bal du Rotary Club, lors de l’événement caritatif de l’année au profit des enfants atteints de la mucoviscidose

Mon pucelage, on me l’a pris au sous-sol de l’immeuble chez mes parents, très précisément au 30 bis rue de Rilly la Montagne, quartier Croix-Rouge à Reims.  

J’avais à peine 16 ans, c’était un joli soir de juin, c’était très lumineux puisque nous étions sous l’éclairage de l’escalier Est, peu de vent s’engouffrait sous les portes ce soir-là du coup ça sentait pas trop les poubelles et je fermais les yeux toute entière dédiée à la découverte un peu douloureuse au moment pile où

Le mec du BDE entrait dans l’absence de chairs d’une fille osseuse rencontrée une heure plus tôt au Flore, mannequin, actrice, il ne savait plus trop quelle importance, avant d’aller se faire sucer par sa copine chez Castel puis achever la soirée au meilleur cognac de la réserve de son père. 

A 17 ans, nous avons eu droit au conventionnel rendez-vous chez la conseillère d’orientation. Tous deux en proie à un manque de concentration caractérisé joint à une flemme aigue, nous végétions à 10,02 de moyenne générale : après un bref examen de nos possibilités respectives, il fut admis que je suivrai une formation d’esthéticienne, déposant sur livret A les revenus de mes stages consécutifs, dans l’optique de pouvoir, un jour, ouvrir mon propre bar à cils, 

Et qu’il intégrerait la prestigieuse école de commerce ESPE Business School, scolarité dont le coût moyen s’élève à 14.787€ par an mais ceci n’est qu’un détail. 

Le mec du BDE et moi nous avons eu des parcours presque pareils

Pas similaires

Presque pareils

C’est ainsi que le 13 octobre 2019, invitée par le pote de la cousine de mon amie Nola car il fallait ramener de la chair fraiche dans l’appartement d’Adrien, une connaissance de son père, une coupe de rosé un peu trop pleine dans la main gauche et une légère sensation vertigineuse dans le bas ventre, j’ai demandé : “qu’est-ce que ça veut dire, “BDE”?” au mec du BDE qui a éclaté de rire en ajoutant qu’il me trouvait rafraichissante. 

B

D

E

Bureau Des Elèves. “Bon, en gros, je vais pas te mentir, on s’occupe surtout d’organiser des fêtes, il a dit

Des trucs sympas je pourrais t’inviter

Avec des partenariats un peu sous-marins tu vois, la dernière fois c’était avec Heineken figure-toi, ils nous ont lâché 2 tables de Beer Pong, des bracelets fluo et des crop tops pour les concours de t shirts mouillés enfin bon” 

*léger soupir*

C’est jamais aussi réussi que les vrais Spring Breaks à Cancun mais on essaie on essaie, sinon tu étudies quoi déjà? ” 

“L’esthétique” j’ai répondu

“Pas mal, j’ai une super pote en iconographie aux Beaux-arts faudra que je te la présente” 

Puis il m’a souri, nous avons bu Un enchevêtrement de verres Bu, sans faire de pause ou sans se lâcher du regard Car voyez-vous absolument rien n’est une évidence, absolument rien n’est donné, il y a toujours une histoire dans l’histoire et ce soir-là, le mec du BDE et moi, nous avons également été très heureux

« Va pas croire que comme tous les mecs de BDE je passe ma vie à chanter popopopopopopooo avec mes potes avant de faire l’hélicoptère avec ma bite » a ajouté le mec du BDE 

Mais je ne croyais rien car je ne savais rien sauf que je ne pouvais pas m’arrêter de boire et de rire, tout autour de nous était devenu un joyeux chahut consolatoire, une gigantesque fresque euphorique

Soudain 

Il m’a touchée 

Et mon cœur a loupé trois battements, sa main sous mon t shirt s’est alors infiltrée 

C’était trop tôt je trouvais 

J’aurais voulu qu’il me poursuive un petit peu encore 

Mais ce n’est pas ainsi que ça s’est passé

Le temps filait à toute vitesse sur l’amas de manteaux où nous étions maintenant allongés, je tentais d’attraper le présent mais faire ça c’est déjà être à rebours, vous savez cette impression de rater son existence de quelques millimètres, cette impression, oui, un peu désagréable d’être à côté de son corps comme si l’on n’habitait pas dedans pour de vrai

Parfois il arrive que je me rappelle

La Chose

Parfois tout remonte à ma mémoire

Je suis présente

Je ne dis pas non je ne dis pas oui ni bouches ardentes ni répulsion la vie ce n’est pas toujours un choix entre avaler ou vomir parfois il y a juste le silence qui s’étend au-dessus de vous comme une bâche 

Et la main court en vous 

Grouille en vous 

Ouvre en vous des trappes inconnues de souffrances futures mais sur l’instant je suis tout comme figée, interrompue, je n’ai pas mal je respire seulement 

Il fait froid je voudrais mon manteau où sont rangés mon sac à main mes clefs excusez-moi je cherche ma candeur et sa main erre dans mes entrailles c’est une grande boucherie, une esthétique du sale un combat de rue avec uniquement des coups sous la ceinture des images de viande froide en travelling arrière

J’entends les voix des autres dans la pièce à côté, je reconnais celle d’Adrien son pote, nonchalamment il discute je choppe une phrase au passage il dit quelle aventure mes amis quelle aventure!

Désormais j’ai des poux dans la tête

Pas dessus

Dedans

Oui

A l’intérieur

Lorsqu’il arrive que je me rappelle ils s’agitent en silence et me grattent le cerveau de leurs petites pattes acérées ils ne me laissent pas en paix

Peut-être que ceci n’est pas tout à fait une fiction peut-être que cette histoire c’est seulement un prétexte pour mettre des mots sur un petit désamusement ordinaire un petit tracas très courant chez les grandes filles qui ont désormais l’horreur dans les pores, il y en a tant dans une vie après tout la terre ne va pas s’arrêter de tourner les corps de bouger les poux de gratter mais peut-être qu’un jour, ce sera trop, un jour ce sera l’effraction de trop

Un jour je vais cesser d’être domestiquée

Un jour je risque de casser l’ambiance

Car un jour

(roulement de tambours)

Je vais tous vous cramer.


Une contribution de Stéphanie Vovor | Autrice et performeuse, Stéphanie Vovor vit et travaille à Paris. Diplômée en droit et en théâtre (cours Florent), elle intègre la promotion FIEVRE du master de création littéraire de Paris VIII, au sein de laquelle elle développe un récit questionnant l’ordinaire, les exutoires, le point de bascule. Elle a été publiée dans plusieurs journaux et revues, dont L’Humanité, La Tribune, Fracas, L’Éclectique ou encore L’Allume-Feu. Elle s’est produite sur scène à la Comédie de Reims et au Théâtre de Lorient.

Avec la complicité de Le Septième Fils pour l’illustration intitulée « The hands that feed ».