Trencadis | Caroline Deyns

Par Karen Cayrat.

En ce mois de septembre, Pro/p(r)ose Magazine revient sur Trencadis de Caroline Deyns publié chez Quidam éditeur fin août, un ouvrage tout aussi vibrant qu’éclaté.

Après Tour de plume et Perdu, le jour où nous n’avons pas dansé publiés tous deux aux éditions Philippe Rey respectivement en 2011 et 2015, Caroline Deyns nous livre ici Trencadis, roman constellé puisant à la fois dans des fragments de réel, ceux de la vie d’une femme puissante et iconoclaste.  Le titre ne passera pas inaperçu. L’autrice y a d’ailleurs « tenu plus que tout ». Si ce mot catalan a longtemps désigné « toute matière fragile, aisément cassable » à en croire son étymologie avant d’évoluer pour embrasser la notion d’éclat, de cassure, il résonne de manière troublante avec l’existence nouée de clair/obscur de Niki de Saint Phalle.

Ce roman est un drôle d’objet dans lequel on entre à pas feutrés, ravi de se laisser surprendre. Avec délicatesse, il esquisse le portrait d’une des figures artistiques les plus mythiques des années 50. Niki de Saint Phalle se dévoile ici sous des jours multiples entre ascensions et précipices, mais toujours avec cette vaillance créative et résiliente qui lui est propre.

Les mots souhaitent ici se ficher en plein cœur, comme semble le présager cet avertissement tacite sous forme de cible, imprimé au verso de la première de couverture. Pour ce faire, Caroline Deyns, s’est inspirée de la démarche de la plasticienne, jouant sur l’art de la reconstruction, poussant son écriture vers une narration discontinue, fragmentée, cousue d’extraits d’archives, de rêveries, d’entretiens fictifs, de conversations, de citations, brouillant délibérément les pistes entre fiction et réalité.

Dans un style fluide, qui parfois se fait produit contraste, cet ouvrage rondement mené offre une lecture agréable, rythmée, authentique, retraçant le destin écorché et reprisé de Niki de Saint Phalle. Un roman qui conviendra tant dans une perspective de redécouverte que de découverte de l’artiste. On soulignera les trouvailles graphiques qui apportent une légèreté bienvenue et lumineuse à l’ouvrage dont les thématiques s’évertuent notamment à creuser et interroger les représentations, les violences faites aux femmes ainsi que les ressorts de la créativité.

Une mosaïque originale d’éclats et de vie à ne pas manquer en cette rentrée littéraire et à (re) découvrir au plus vite sur les étals des libraires.


EXTRAIT

Elle hait l’arête, la ligne droite, la symétrie. Le fait est qu’elle possède un corps à géométrie variable, extraordinairement réactif au milieu qui l’entoure, des tripes modulables et rétractiles qu’un espace charpenté au cordeau parvient à compacter en format cube à angles aigus. À l’inverse, l’ondulation, la courbe, le rond ont le pouvoir de déliter la moindre de ses tensions. Délayer les amertumes, délier les pliures : un langage architectural qui parlerait la langue des berceuses. Aussi vit-elle sa visite au parc Güell comme une véritable épiphanie. Tout ici la transporte, des vagues pierrées à leur miroitement singulier. Dès le soir, elle se renseigne. Trencadis est le mot (catalan) qu’elle retient. Une mosaïque d’éclats de céramique et de verre, lui explique-t-on. De la vieille vaisselle cassée recyclée pour faire simple. Si je comprends bien, le Trencadis est un cheminement bref de la dislocation vers la reconstruction. Concasser l’unique pour épanouir le composite, broyer le figé pour enfanter le mouvement, briser le quotidien pour inventer le féérique, c’est cela ? Elle rit : ça devrait être presque un art de vie, non ?