Alessandro Mercuri : entre usage de faux & de vérités | HOLYHOOD VOL.1 : Guadalupe, California

Par Karen Cayrat.

Holyhood volume 1 : Guadalupe, California est un ouvrage qui mêle cinéma et facéties.  

Auteur de nouvelles, de textes critiques et d’essais à l’image de Kafka-Cola, sans pitié ni sucre ajouté ou encore Peeping Tom tous deux parus aux Editions Léo Scheer, Alessandro Mercuri est également concepteur et réalisateur d’origine franco-italienne. Il codirige la revue d’art et de création « ParisLike » et présente le premier volet d’un triptyque inclassable, à la fois séditieux et bien pensé qui fascinera sans aucun doute tous les cinéphiles : Holyhood volume 1 : Guadalupe, California, publié chez Art&fiction.

Dans les méandres labyrinthiques de ces pages se pressent aussi bien Ramsès II, Cecil B.DeMille, Jules César, John Wayne, Ed Wood, Cervantes, Moise, YHWH, et bien d’autres encore, que le lecteur n’en soit pas surpris. Placé sous l’égide de l’Eloge de la Folie d’Erasme, ce texte déroutant nous conduit non loin d’Hollyhood, à Guadalupe. La Californie dont « [l]es origines […] sont encore plus invraisemblables et fictionnelles que le songe de la Lémurie », Alessandro Mercuri la connaît bien, il y a même vécu. Au fond, c’est une bienheureuse coïncidence qui préside à l’écriture de ce livre : « un soir dans la section polar d’un video store » l’auteur tombe sur Witness to Murder de Roy « Rowland dont l’action se situe un siècle plus tôt dans l’immeuble même où il réside alors. Il réalise qu’il « habit[e] dans un film et » y voit probablement un signe puisqu’il décide de se lancer dans une investigation unique en son genre, en s’attelant à une archéologie de l’Histoire, des imaginaires et des décors qui entourent ce royaume de tous les possibles, sur lequel les reflets ébriescents du fameux Hollywood Sign s’offrent en surplomb. Mais qu’on ne s’y trompe pas : « Holyhood n’est pas Hollywood.»



Entre jeux de pistes et de vertiges, Alessandro Mercuri nous embarque avec lui dans cette enquête faite de spectres et de faux semblants. On soulignera la qualité remarquable des détournements qu’instillent l’écrivain dans cet ouvrage richement documenté — et dont les notes de bas de page prennent de l’ampleur à mesure que l’on progresse, jouant du commentaire avec malice pour faire vaciller les frontières entre réel et fiction, pour les sublimer, les mettre à mal de manière invraisemblable et savoureuse. 

Du polar au péplum en passant par la science-fiction, si le cinéma sert de fil conducteur, la narration s’emploie également à « faire du cinéma » confrontant texte et image ou encore en collectionnant les digressions pour mieux superposer les réalités. Le lecteur se prend au jeu, se laisse happer et séduire par cet entrelacs singulier. Bercé par l’illusion, il progresse dans cette nuit affable de mythologies sibyllines. On pourrait entendre un air de Miles Davis en fond tandis que l’atmosphère se densifie au fil des mots. De leur rythme. Mais cette fiction hybride n’est qu’un prétexte puisque « La littérature opère avec la langue tout autant que la langue est modelée par la littérature. » En creux, c’est en effet à un travail sur le langage auquel se livre Alessandro Mercuri, questionnant et tordant le dire dans une certaine mesure à des fins poétiques, pour tenter d’apercevoir ses limites. L’étymologie, cette « théorie du vrai » comme l’indique les racines grecques du terme, devient alors une arme précieuse pour décrypter ce qui se joue tandis que les réflexions d’ordre traductologiques ajoutent au cheminement de cette œuvre insolite tout comme les références fines qui se voient convoquées. Gratter le vernis des mots, ces « étiquettes […] collées sur [les choses] » pour emprunter à Bergson (1900), comme en témoigne Mercuri permet ainsi de s’approcher de la vérité, de la dévoiler (au sens étymologique du terme) et de la raconter. Les pièces du puzzle assemblées par l’auteur, précisons-le tout de même, sont toutes — sauf mention contraire— porteuses de vérité et brossent avec application le portrait d’un territoire devenu sacré.

Avec érudition, malice et ironie, Alessandro Mercuri livre ici le premier volet d’un texte atypique et foisonnant. Pro/p(r)ose Magazine ne peut que saluer l’audace de cet écrit hors normes qui comblera tout lecteur en quête de mystères. Ne manquez pas également notre article consacré à la belle exposition proposée dans l’écrin du projet Locus Solus en octobre dernier.