Entrez dans la parole vivante | Bruit dedans, Anna Dubosc

Par Karen Cayrat.

Dans Bruit Dedans, Anna Dubosc parvient à capter et à décliner ces pulsations de vie, battants au cœur des êtres et du monde. Un récit vibrant, dense, efficace. Un coup de cœur foudroyant, paru dans la belle collection Made in Europe, chez Quidam éditeur. 

Saisir l’instant

Greffière du présent qui s’enfuit dans un souffle, Anna Dubosc poursuit avec ce sixième ouvrage, Bruit Dedans, la construction d’une œuvre singulière aux lisières poreuses « la fiction puisant forcément dans la réalité et la réalité n’étant qu’un entrelacs de fictions indémêlables ». Outre Spéracurel, recueil de nouvelles paru chez Rue des Promenades en 2010, elle compte à ce jour cinq autres titres : La fille derrière le comptoir (2012), Le Dessin des routes (2014), Nuit synthétique (2018) et Koumiko qu’elle consacrait avec délicatesse à sa mère en 2016, couronné par le prix Hors Concours. Sans conteste, une œuvre dont il faudra suivre le tracé.

Mars/Avril — L’Hexagone se verrouille, les heures se figent. Dans le temps suspendu qui est le nôtre, on peine à quitter les pages de ce livre si vivant. Avec délassement, nous contemplons ses reflets murasaki trancher l’obsidienne de notre étude, convaincue qu’ils irradieront en librairie lorsqu’ils se déconfineront. Ces lignes nous ont happé. Elles reviendront nous hanter en silence à la faveur de l’automne. Elles s’impatientent déjà pendant que l’on cherche les mots justes, ceux qui diront le vertige qui nous emporte à sa (re)lecture car Bruit dedans est un véritable séisme, dans lequel s’entrechoquent avec maestria et limpidité, émotions, humour et vérités. 

(D)écrire le mouvement

C’est un texte qui nous touche par son écriture à vif à la fois cadencée et percutante. Puisque « L’instant qui n’est pas fixé court à sa perte », le livre s’écrit à l’oreille, s’amorce, s’amplifie dans des notes rapportées en italiques, formant une mise en abyme du plus bel effet ; qui propose au lecteur d’expérimenter le livre en train  « d’advenir comme un tonnerre encore confus » pour emprunter à Calvino. 

Anna Dubosc s’empare ici du quotidien auscultant aussi bien nos rapports aux autres que ces moments umami et aigre-doux qui traversent nos existences. Elle livre également avec finesse une réflexion sur la pratique de l’écriture. Comme le confie elle-même l’autrice : ces pages sont nées de l’envie de « parler de [s]a vie présente — et par extension, de [s]a condition humaine—, marquée par l’irruption de la mort et d’évènements tragiques, mais aussi par la persistance de la joie et de la drôlerie. C’est ce qui [lui a] donné l’impulsion d’écrire ce livre. Chemin faisant, il [lui a] semblé évident qu’il fallait écrire sur cette impulsion même, l’intégrer au récit et la faire entrer dans les scènes, non pas comme l’envers du décor, mais, au contraire, comme le décor intrinsèque à [s]a perception. ».

Au fond, Anna Dubosc parvient à nous enivrer par le mouvement entêtant qu’instille sa prose qui sous couvert d’une simplicité apparente se révèle exigeante et complexe creusant « ce sillon infini en [elle] », ce « récit qui [lui] donne l’existence ».

Si comme l’affirme Amélie Nothomb : « Un grand texte est un texte qui est toujours vivant, chaque fois qu’on le reprend on se confronte à la vie même » alors nul doute que Bruit Dedans en est un, le lecteur pourra en juger par lui-même.


Extrait:

«Je tombe sur des feuilles volantes, quelques pages d’un de ses textes écrits à la machine, avec ses annotations au crayon, ou des bouts de papier dactylographiés découpés et collés par-dessus le texte, en guise de corrections. Il y a des options entre parenthèses, des espaces vides, des phrases entamées, inachevées. J’ai toujours vu traîner ces feuilles dans son lit, dans le salon, partout, dans la cuisine. Elles disent tout de l’écriture, de son côté physique, sa nudité, sa désuétude. À peine savoir écrire, retourner à l’état d’enfant, ouvert, troué