Chasser les ombres |Lamia Berrada-Berca

Par Karen Cayrat

« On n’habite pas un pays, on habite une langue. » —Cioran 

Avec Chasser les ombres, publié il y a quelques jours aux éditions Do, Lamia Berrada-Berca livre un creuset de l’être à la fois intime et complexe.  

C’est dans une langue habitée par d’autres, tout autant malléable que fine, poétique et précise, que Lamia Berrada-Berca ausculte les relations humaines, saisissant tout de leurs contrastes, de leurs aspérités et de leurs flamboyances. Une quête que l’autrice poursuit d’ouvrage en ouvrage faisant de la solitude, des failles et de l’enfermement, ses thématiques phares.  

Après les très remarqués Kant et la petite robe rougeUne même nuit nous attend tous —prix ADELF d’Afrique— publiés tous deux aux éditions La Cheminante en 2011 et 2012 ou encore plus récemment Guerres d’une vie ordinaire (2015) et Et vivre Beckett ? (2018) paru respectivement aux éditions du Sirocco et Le temps qu’il fait, la romancière nous revient avec Chasser les ombres.  

Ce récit nous embarque entre Paris et Tokyo. On y suit d’une part, Louis au soir de sa vie. De l’autre, son petit-fils, Akito, qui, à l’autre bout du monde décide de se cloîtrer dans sa chambre sans véritables raisons apparentes, plongeant ses parents Mikki et Lucas dans l’incompréhension.  

L’occasion pour Lamia Berrada-Berca de revenir avec habileté sur un phénomène, celui des Hikikomoris ces personnes qui face à la pression sociale ou scolaire décident de se retirer volontairement du monde, vivant recluses et sans interaction sociale. Il serait apparu dans les années 90 et toucherait aujourd’hui près d’un million de japonais.e.s selon les récentes études conduites par le gouvernement du pays du soleil levant. Désormais, cette forme d’isolement social extrême s’étendrait bien au-delà des frontières de l’archipel, et serait beaucoup plus répandue qu’on ne le pense. 

Comment ne pas dresser des parallèles entre cette situation et celle que nous traversons actuellement ? C’est en effet dans un contexte particulier qu’interviennent les mots de Lamia Berrada-Berca à l’heure où la pandémie mondiale de covid-19 pousse les populations à adopter des temps de confinement plus ou moins prolongés pour tenter de limiter la propagation et la circulation rapide du virus. Chasser les ombres nous invite à nous interroger sur nos existences plus ou moins en suspens au moyen de chapitres courts mais percutants.  

Dans le microcosme qu’elle construit, l’autrice pose un regard tendre sur ses personnages, chacun à leur manière murer dans leurs propres prisons intérieures ; tout en explorant « les micro-ruptures que révèlent en filigrane les histoires de famille »,  exhumant leurs secrets, leurs blessures, leurs doutes. Le récit joue de l’enchâssement, se plaît à s’épandre en confrontant les points de vue, les vérités. On appréciera l’attention portée à la psyché de chacun, les ressorts symboliques convoqués avec subtilité.  

Mais cette fable efficace aux accents naturalistes repose par ailleurs sur une volonté de saisir « le caractère merveilleux de l’impermanence des choses » comme l’autrice le précise elle-même, un des fondements de la culture japonaise. Culture très codifiée qui donne encore plus de force à l’éclat de ce texte où se dévoilent en outre des réflexions fines autour du langage, de la traduction, de l’écriture. Des considérations qui résonnent avec la trajectoire de l’écrivaine et son évolution au sein d’un environnement multiculturel fort. Le lecteur ne pourra en être que plus attentif.

« Dire, que dire, quoi dire ? Personne n’entend ce qui est dit. Ceux qui voient ceux qui font ne disent rien. Ceux qui ne voient pas sont ceux qui ne veulent pas voir. Ceux qui ne disent rien sont ceux qui voient sans rien dire. Ceux qui disent qu’ils n’ont rien vu sont ceux qui font sans rien dire. Akito sait qu’il est dangereux d’être visible dans une société où tout le monde dit ne rien voir parce qu’on ne peut rien dire de ce qu’on vit en étant certain de pouvoir être cru. Il le sait. Un point c’est tout. » 

L’expression et la communication représentent des enjeux essentiels d’un bout à l’autre de ce texte, invitant à questionner et resserrer les liens que nous forgeons, et apparaissent comme la clé guidant vers la liberté et le recentrement puisque « Seuls les mots nous libèrent de notre prison pour nous permettre de vivre […] de manière consciente.» 

En ces temps troubles et suspendus, il devient urgent de Chasser les Ombres dans lesquels nous nous enlisons. Lamia Berrada-Berca nous en donne l’occasion avec ce récit poétique et dépaysant à (re)découvrir aux éditions Do


Extrait:

« Les Hikikomoris ne naissent pas dans les choux, ils sont, comme n’importe quel phénomène, le produit de l’évolution interne d’un processus aléatoire. Et dans ce cadre-là psychique. Lucas s’y connaissait bien en processus mais Mikki était plus douée que lui pour déterminer les subtils changements qui affectent la maturation des plantes vertes. Or il était avéré que la plupart des hikikomoris se transformaient inexorablement en plantes vertes vu qu’ils cultivaient l’art de végéter dans l’intemporel. Ce fut l’occasion pour Lucas et Mikki de se poser tout un tas de questions sur les multiples étapes qui présidaient à l’origine de la naissance d’Akito. Leur rencontre, notamment. Pourquoi lui avait-il choisi si jeune de partir et de s’installer ensuite au Japon ? Pourquoi cette passion étrange qu’elle avait, elle, pour Flaubert et Rimbaud, qui avait comme déterminé sa rencontre avec Lucas ? »