La culotte en jersey de soie : Confidences de femmes | Renée Dunan

Par Clémence Bobillot.

« Minuit sonna.  

Comme je traversais le faubourg Saint-Martin, deux hommes aux mines  patibulaires s’arrêtèrent pour me suivre de l’œil. Je sentis un froid dans mes  épaules. Les aventures commenceraient-elles déjà ? … Non ! J’étais un peu plus loin  dans la rue des Petites Écuries lorsqu’un individu, qui suivait le trottoir opposé,  traversa en me voyant, me dévisagea avec curiosité et dit :  

— Cent sous ma petite, et on ira prendre une choucroute après dans le faubourg.  Je fis non de la tête sans m’arrêter.  

Il suivit.  […]  Il passe, avant que j’aie eu le temps de le lui interdire, la main sur ma poitrine. Je  me tais encore. Que dire ? »  

Cette scène peut aujourd’hui renvoyer beaucoup de femmes à leur réalité.  Mais nous sommes ici durant l’entre-deux-guerres, dans un Paris de nuit où prostituées au travail sur les trottoirs et femmes dites « en cheveux » (c’est-à-dire  cheveux lâchés, et sans chapeau ou foulard couvrant la tête) ne sont qu’une seule et  même proie pour le mâle lubrique et le proxénète. Avec ces descriptions d’un  réalisme à couper le souffle, qui nous tordent le ventre en nous renvoyant à nos propres expériences de harcèlement de rue ou d’agression, nous sommes capturé.e.s  par la plume savante de Renée Dunan.  

Renée Dunan : femme de lettres du début du XXème siècle, oubliée de l’Histoire. C’est pour dire, on ne connaît que peu de détails concernant sa biographie, faute d’archives ! Cette figure forte, proche des Dadaïstes dit-on, était aussi activiste anarchiste, pacifiste et naturiste. On lui doit l’écriture de nombreux  romans, dont des romans érotiques, plusieurs années avant l’une des plus célèbres poétesses américaines, Anaïs Nin (l’une des premières auteures de littérature érotique, dont Venus Erotica).  

La Culotte en Jersey de soie, publié pour la première fois en 1923, est considéré  comme l’un d’entre eux. Il fut réédité en 2011 par la maison d’édition Le Cercle,  mais restait jusqu’à ce jour  épuisé et introuvable. Cette année 2020, la maison  des Véliplanchistes décide de rééditer cette oeuvre  méconnue de la littérature française que l’on peut qualifier  aujourd’hui de féministe, pour  la première fois annotée. Ces annotations sont d’ailleurs très bien venues car elles  mettent en lumière les nombreuses références de l’auteure à la mythologie et à l’antiquité grecques notamment, à la littérature, et aident à comprendre l’argot de l’époque. La préface donne également de précieux renseignements sur l’auteure et ce qu’on sait d’elle.  

Culotte protectrice, virginité précieuse 

Que raconte cette culotte en jersey de soie ? Dessous féminin de  luxe, elle est ici un symbole : celui qui protège dans la plus grande douceur le sexe  féminin —vierge ou non— de l’agression phallique forcée. Cette culotte dont on  défend corps et âme l’intégrité, tellement elle est précieuse.  

Le roman est délicat mais cruel, sur fond d’apocalypse sanglante : cette apocalypse  est la violence d’un monde extérieur à celui du livre, seulement suggéré par ses  personnages, un monde extérieur divisé, en train de s’écrouler. C’est celui de  l’entre-deux-guerres. Mais au chaud dans le huis clos des pages du livre, comme  dans les nuages de l’Olympe, nos onze personnages conversent, partagent,  philosophent. Ces demi-divinités semblent s’être un jour égarées sur Terre, et y  avoir goûté la violence du monde, une violence cachée qu’on évoque ici avec beaucoup de poésie, qu’on noie dans la délicatesse du langage ou dans la  « liqueur d’Angélique ».  

Le récit, presque théâtral car il ne tient que par la force de longues tirades et de  courts dialogues, est divisé en cinq tableaux qui retracent chacun les souvenirs d’une  des femmes présentes dans ce huis clos quasi-mythologique : Ly, Irène, Kate, Hérodiade, et Yva. Chacune tour à tour raconte aux autres le souvenir de son  premier éveil à la sexualité, qui constitue pour le groupe une aventure alléchante.  Mais ces histoires qui devraient être douces, plaisantes à évoquer, s’avèrent douloureuses. Ces agressions ne sont pas racontées telles quelles, sorties de tout contexte, et les victimes prennent plaisir à les amener en douceur, comme une aventure anodine, en contant dans les plus minces détails les circonstances et les  péripéties. À travers les récits, nous découvrons  des instants de vie mouvementés de jeunes femmes dans la France du début du  XXème siècle : majoritairement de familles bourgeoises, les filles sont surprotégées, contrôlées et surveillées, et sont agitées par des fantasmes d’émancipation, qui les mettront malheureusement en danger. Innocentes, et chastes, se définissent-elles.  

Mâles : le mal ?

C’est une quête de liberté dans un monde cruel pour les femmes qui parviennent à  échapper au contrôle permanent et qui s’égarent « en cheveux » ou seules dans les  rues de Paris ou à la campagne.  

« Que c’est donc agréable d’être en délit ! »  

Rouges de bonheur et comme Candide au féminin, elles se heurtent au monde où  elles croisent certains « mâles », que les descriptions féroces transforment en bêtes sans scrupules, qui reniflent la chair des femmes et ne se retiennent en rien de  vouloir la posséder. Ainsi, à travers les mots savamment choisis par Renée Dunan,  nous assistons à des scènes qui renvoient presque aux tableaux de chasse où les  chiens dévorent avec gourmandise les cuisses sanglantes des lièvres. L’analyse des  mouvements est frappante, décrivant la figure masculine en véritable prédateur qui  tourne autour de sa proie cherchant à prendre la fuite.  

« Littéralement, il me possédait déjà dans son âme de brute »,  

« Les yeux dilatés, glaciale de la tête aux pieds, avec un avant-goût de la mort, je voyais ses actes comme si j’avais été bien loin ».  

Ces scènes sont sublimées par les sensations et pensées longuement détaillées des  femmes prises au piège. Ici, la paralysie et la déréalisation que peut vivre une  personne agressée, et donc son incapacité à réagir, qui lui sera ô combien souvent  reprochée par la suite, est même parfaitement décrite. Mais chez Renée Dunan les  proies courent pour sauver leur peau, et les gazelles se blessent ou déchirent leurs  jupes, leurs corsages, dans leur fuite. Lorsqu’elles parviennent à fuir, bien entendu…  

———  

Les maîtres ne se mangent pas entre eux

Renée Dunan, à une époque dominée par de nombreux tabous, où #MeToo n’existait pas, où on ne parlait pas de « libération sexuelle », ou tout simplement de « sexualité féminine », encore moins de  « féminicides », témoigne magnifiquement, avec une plume délicate, parfois alambiquée pour les lecteur.ice.s d’aujourd’hui, de ces agressions si fréquentes. Elle y dénonce joliment les très nombreux suicides de femmes qui préfèrent mourir que de vivre dans ces conditions. Entre les confidences, l’auteure étaye, par la bouche  des personnages, toujours, ses réflexions sur la nudité, la pudeur, la chasteté…  

« Les hommes adorent la pruderie, jusqu’à chercher, par des artifices de costumes,  qu’ils ont affaire à des chastes » 

Des réflexions philosophiques et politiques qui vont même plus loin, et dénoncent  une société de puissantes élites, protégées par la justice qui va bien sûr dans leur  sens et ne saurait les condamner. Elles témoignent déjà de l’ombre géante jetée avec  dédain sur ces questions-là.  

 « On ne saurait donc se livrer à des enquêtes judiciaires et constituer des dossiers  sur cette matière estimée honteuse. La magistrature, où les huguenots sont si  nombreux, s’y refuserait. C’est très habile. La tranquillité de ces sales individus que  sont les salisseurs de vierges est maintenue hypocritement par cette voie détournée »  

Renée Dunan affirme que la chose sexuelle devrait être libérée par la parole, et les  agresseurs punis par la loi, en commençant par les puissants, afin que, montrés  comme exemples premiers, ils dissuadent d’en faire de même les plus démunis, les  « pauvres », qui sauraient qu’ils ne seraient pas épargnés eux non plus. On aimerait  qu’elle soit en vie aujourd’hui pour observer comment dame justice se porte un  siècle plus tard… Verrait-elle du progrès ? Certainement. Serait-elle consternée par l’impunité dont jouissent encore trop souvent les puissants ?  

« — Vous me faites rire. Vous avez vu ça, un gouvernement qui veut faire régner la  justice chez lui ? »  

« Les Loups — entendez les maîtres — ne se mangent pas entre eux. »  


La maman et la putain

Les différents récits au sein du roman témoignent d’une frontière féroce entre les  femmes considérées « chastes », « pures », et les prostituées : il semble impossible  qu’il existe des femmes que l’on ne puisse classer dans l’une ou l’autre catégorie, ces  deux rôles étant parfaitement définis, et impossible que l’une et l’autre se  comprenne ou s’aime. Comme chez Jean Eustache, c’est « la maman » ou « la  putain ». Renée Dunan esquisse les contours de ces personnages incompris, de « mômes du boccard » ou de « gonzesse du claque », qu’on croise  dans des ruelles sombres et mal famées, ou dans les rues de Pigalle.  

« Ce sourire me terrifie, je savais bien que ces métiers de prostitution existassent.  Mais dans mon imagination, je croyais que les femelles soumises devaient être  lamentables, menées au fouet, asservies peut-être avec une chaîne au pied. En tout  cas, les maisons qui les abritaient devaient être des prisons inflexibles et farouches,  où les victimes pleuraient jour et nuit des larmes de sang »  

Cette frontière féroce est pourtant bancale, car, aux yeux de la société de l’époque, on peut  passer d’une « maman » à « une putain » en un rien de temps (le prouvent les femmes du récit). Cette frontière malléable est la même que celle qui sépare  l’ « obscène » et le « pudique », comme la fameuse Diane de Houdon dont nous parle Hérodiade :  

« simple statue, [elle] est pudique en certaines reproductions, parce qu’elle a l’air  d’être en maillot… Mais en d’autres où le sexe est indiqué, elle est pornographique.  Pourtant il est bien facile de le voir : le nu est moins excitant que le déshabillé »  

Renée Dunan témoigne de l’hypocrisie d’un système patriarcal qui cache  « l’estampe obscène », (évoquant chez moi L’origine du monde de Gustave Courbet par exemple)  mais l’admire en secret « bien plus que tous les Vélasquez de la galerie d’Apollon. »  Ce système patriarcal fabriquant des vierges obéissantes et passives serait en réalité  responsable de leurs catastrophiques perversions, de « désordres sexuels et  d’amours irrésistibles ». Enfin elle évoque l’idée que le sexe puisse être un besoin  biologique et un plaisir pour la femme mais la société de l’époque est encore fidèle au traité sur L’Éducation des filles, (1687) dans lequel un Fénélon prive les femmes  des « grandes affaires », les cantonnant au rôle d’épouse, de femme au foyer, de mère… Bien triste réalité qui était difficilement critiquable alors.  


Female gaze

Le récit qui m’a le plus émue a été celui d’Hérodiade : il jure avec les précédents  car il n’y est point question d’agression ou de « mâle », mais sème le doute léger sur  une relation intime entre deux amies très proches, mais bien trop « innocentes »  pour que l’on puisse penser qu’une relation amoureuse ou sensuelle les unisse…  

Et pourtant, leurs balades dans une nature romantique, bucolique, et leur baignade  interdite dans la rivière, éveilleraient chez un esprit « lubrique » l’idée d’une  romance, d’un maigre désir caché. Alors, peut-être qu’il ne s’agit que d’une ivresse  de liberté, celle d’être nues et « maîtresses » d’elles-mêmes. 

« Nous y sommes. Plus de surveillant. Nous voilà enfin maîtresses de nous.  Vraiment c’est un plaisir que nous ne soupçonnions pas et qui dépasse tous les  autres. […] Elle me regarde, nue, jolie et svelte. […]  L’épaule sort par instant comme un caillou poli et d’une douceur et d’une couleur si  tendre qu’on voudrait y mordre comme dans un bonbon. Elle me dévisage aussi. Et  je lis dans ses yeux un sentiment parallèle au mien. Elle dit :  

— Thérèse, c’est joli sur l’eau un corps de brune

— Pas tant que de blonde Lucienne. Tu as l’air d’une divinité. On croirait, sans ton  bonnet, que tu es née dans l’eau. »  

C’est un épisode d’une beauté cruelle, un court instant de contemplation du corps  féminin enfin mis à l’écart de tout malveillant «male gaze» (regard masculin  dominateur, théorisé par l’américaine Laura Mulvey en 1975), car les deux femmes  sont complètement seules. Ce « male gaze » qui a construit, des siècles durant, la  figure féminine dans la littérature, et surtout au cinéma, en attribuant à la femme le  statut d’objet de convoitise de l’homme. Ici, c’est un très joli « female gaze » que  Renée Dunan nous propose, et il fait du bien.  

Mais, selon les termes du couvent où Lucienne et Thérèse ont grandi, aller plus loin  aurait été les transformer en « débauchées saphiques effrayantes »… La nature  bienveillante devient dès lors une ennemie, comme pour les punir de ce moment  « contre-nature » comme certains diraient, et la scène évolue en une toile  préraphaélite bien connue… Ces femmes qui s’essaient à la liberté sont-elles toutes  menacées par le sort d’Ophélie ?  

 

La culotte en jersey de soie est un ouvrage particulièrement fascinant à  découvrir, d’autant plus que sa récente réédition se fait dans un contexte  particulièrement propice : aujourd’hui, nous observons une multitude d’oeuvres et d’artistes (principalement féminines ou queer)  d’hier resurgissant à la surface des eaux troubles où elles s’étaient noyées (où on les  avait poussé ?). Je remercie ces femmes et ces hommes qui travaillent depuis  plusieurs années à ressusciter des œuvres noyées. Car de nombreux.ses artistes par le passé ont cherché à affirmer leur opposition à la  culture et aux représentations dominantes, aux idées reçues, à faire  entendre leurs idées différentes sur la société, les rapports humains et amoureux. Grâce à ces femmes et hommes d’hier et d’aujourd’hui, nous pouvons  tenter de ré-interpréter l’Histoire de l’art, pour y voir à quel point elle est riche et  variée, et y découvrir des figures féminines ou queer fortes et aux idées  progressistes incontestables et précieuses. Il est temps de découvrir ces nouvelles  figures desquelles s’inspirer, ces nouveaux noms à citer, ces nouvelles idées à  évoquer… pour construire notre pensée actuelle et pouvoir avancer !