La Verrerie | Mènis Koumandarèas

Par Karen Cayrat.

C’est cette fois dans une traduction attentive et révisée de Marcel Durand que se dévoile La Verrerie de Mènis Koumandarèas, une des voix les plus marquantes de la littérature grecque que nous avions (re)découverte à l’occasion de la sortie de Mauvais Anges, ouvrage inclassable publié au printemps 2019 par Quidam éditeur.

La Verrerie figure parmi les premiers textes de Mènis Koumandarèas, qui s’emploie ici à disséquer le quotidien avec tout son talent.

Ce roman met en scène un couple tenant une petite boutique de luminaire, La Verrerie, que la gérante Bèba Tandès a reçue en héritage de son père. Deux voisins de palier, Vassos et Spyros, aussi incompétents que maladroits les assistent en tant que représentants. Mais les affaires vont mal et les choses dérapent. Résiliente, Bèba ne ménage pas ses efforts pour tenter de remettre son commerce à flot contre vents et marées. Ses rêves de jeunesse, se dissolvent. Violemment la crise frappe, la grisaille s’installe, son mari sombre progressivement dans la dépression.

« Le magasin, une petite verrerie, se trouvait au rez-de-chaussée d’une maison d’un seul étage, à l’angle de la rue Pirèos et de la Voie Sacrée, là où se tenaient autrefois les halles aux légumes et où la municipalité venait d’aménager un petit parc. L’usine à gaz occupait juste en face un espace d’environ trois hectares entouré de murs. La fumée s’élevait des chaudières et des cheminées, enveloppait tout le quartier de brume, et le fil de fer barbelé tout autour rappelait le temps de l’Occupation. D’ailleurs, depuis que l’entrée était surveillée, non seulement par les employés habituels mais aussi par un militaire, Bèba avait l’impression que, d’un moment à l’autre, une vague de violence allait déferler sur la ville. Elle pressait le pas et s’engouffrait dans le magasin.»

Dans un style en mouvement marqué par un réalisme fort qui parvient à capturer une Athènes à un instant T difficile, Koumandarèas porte avec subtilité et engagement un regard critique sur les derniers jours de la dictature des colonels qui sévit en Grèce de 1967 à 1974.

Avec une extrême finesse et justesse, l’écrivain, s’illustre également dans la description de psychés complexes et tortueuses comme dans la retranscription de l’atmosphère et les incertitudes de l’époque dans laquelle il nous entraîne avec une langue d’apparence simple mais pour autant affûtée.

Sous la plume de Koumandarèas, on perçoit une tendresse face à ces personnages attachants en proie avec leurs destins. En particulier pour cette ex-militante qu’est Bèba Tandès. La protagoniste apparaît en effet comme une femme forte, persévérante, avançant courageusement vers la vie en dépit des obstacles qui se dressent, des regrets qui guettent défigurant le passé au prix d’une nostalgie grandissante. Jouant de tous ses atours, elle contraste avec les autres personnages du récit qui eux s’effacent derrière leurs failles. Bèba Tandès semble ainsi être la seule à avancer dans ce décor sombre. Travaillée par les années et la vieillesse, elle garde pourtant le cap. Le lecteur appréciera tout particulièrement suivre son évolution d’un bout à l’autre du roman.

Cette réédition de La Verrerie, dans une nouvelle traduction de Marcel Durand, publiée chez Quidam éditeur, nous replonge dans les versants d’une Athènes méconnue et sombre tout en nous invitant à quêter l’aurore en tout temps pour nous maintenir à flot quel que soit les tempêtes.


Extrait :

 « Le soir, assise à son bureau en formica, une carpette sous les pieds, Bèba Tandès se plongeait dans les comptes. L’hiver approchait et ils n’avaient pas encore encaissé une drachme. D’un côté les clients trouvaient toujours quelque prétexte pour différer les paiements, de l’autre les fournisseurs refusaient d’approvisionner la verrerie. Bèba refermait les registres et allumait une cigarette. Elle faisait, en serrant les poings, un bilan de la situation. La seule solution désormais, c’était de partir en tourné hors d’Athènes. Car, comme elle l’expliquait à Vlassis, écrire et téléphoner, c’était une chose, aller voir sur place, parler avec les clients, leur serrer la vis, c’en était une autre. »