L’énigmaire | Pierre Cendors

Par Karen Cayrat.

Mystérieux. Insaisissable. L’énigmaire publié ce mois aux éditions Quidam ne laissera personne indifférent.  

Le mirage s’esquisse d’ores et déjà en couverture avec cette reproduction d’Anne Magill Eclipse. C’est la silhouette longiligne d’un homme vêtu de noir qui nous accueille. Déterminée à instaurer un trouble. Ses traits portent en eux quelque chose de grave, quelque chose qui nous bouleverse. En fond, le ciel se couvre.  

C’est là que notre voyage débute. Il nous amène à suivre trois destins croisés. Ceux d’Adno Szar musicienne endeuillée, de Sylvia Pan et surtout celui de Laszlo Ascencio, premier spacien, qui un jour de permission décide de se rendre au Boizéro happé par « ce nom étrange […] [qui] avait jailli de la page comme une formule cryptique, une créature enfantée de la nuit » celui de cette œuvre « de la période archaïque, possiblement pré-homérique de la littérature » : L’énigmaire, composé de 40 fragments. Le lecteur ne pourra qu’éprouver une curiosité mordante pour cet objet poétique qui se dévoile au fur et à mesure du récit, nous amenant à quêter l’existence, questionner les fondements de notre humanité.  

« 40. Car il est inscrit, à la première page de L’énigmaire comme à la dernière, qu’il ne peut y avoir création sans décréation, incarnation sans mutation, génération sans extinction, c’est-à-dire, l’homme, c’est à dire l’histoire, notre Terre, l’Univers, celui dans lequel cette voix, qui me fut donnée avec le souffle, ce souffle retournant maintenant à son rivage d’origine, résonne dans le silence, résonne dans le vide, résonne dans les solitudes- et la lumière des mondes qui finissent, et l’obscurité de ceux qui commencent.»

Au fil des pages, Pierre Cendors parvient à ériger un roman labyrinthique, nous entraînant avec maestria dans un cosmos captivant. Placé sous les auspices d’Élisée Reclus et de Gary Snyder, cet hommage vibrant à Andreï Tarkovski, explore certaines thématiques chères au cinéaste russe. Creusant nos sillons intérieurs ainsi que les dérives de nos sociétés et de nos politiques notamment sur le plan climatique.  

La Terre, en effet désertée, se brume d’un voile de mystère. Elle dégage quelque chose d’intensément magnétique et d’obscure pour ces hommes et ces femmes qui n’ont eu d’autres choix que de se tourner vers les étoiles une fois leur planète et se faisant leurs racines perdues dans un écocide. Ces forces inscrites aux cœurs de la stèle de L’enigmaire comme de l’oubli pulsent. Sensibles et déliées, elles disent quelque chose de nos propres abîmes et de celles à venir comme en attestent les trois temporalités qui se confrontent au sein de l’ouvrage aimantées vers un seul et même lieu : Orze — Village dont on ne sait rien si ce n’est que « Ceux qui s’y rendent en reviennent inexplicablement changés ».  ou qu’une « activité géomagnétique anormale et les vestiges d’un ancien culte chthonien » ont été mis au jour lors de fouilles archéologiques dans ce monceau de silence, ayant essuyé les bombardements au cours de la Première Guerre mondiale avant de devenir « une zone rouge interdite au public ». Un théâtre ravagé qui appelle au recentrement et à la prise de conscience. 

Mais de ces lignes nous retiendrons surtout la langue inventive et poétique qui se déploie tout au long du roman procédant par échelons, pour mieux permettre à l’auteur de distiller ses réflexions dans une intrigue bien cousue servie par une forme vive. Le lecteur appréciera l’effervescence des mots mutants de Cendors autant que la précision de certaines assertions.  

« A chaque minute, le silence nous parle dans sa langue maternelle qui est l’origine. A chaque seconde, nos pensées avec nos paroles s’abîment dans ses profondeurs, celles, dans le même instant, de nos retrouvailles »

Si selon Tarkovski : « La fonction de l’art… est de préparer l’homme à sa mort, de labourer et d’irriguer son âme, et de la rendre capable de se retourner vers le bien. » force est de constater que L’énigmaire parvient à remplir tous ces objectifs avec une facilité déconcertante.  

À l’heure où s’accentuent les percées spatiales et où certains dossiers excitent encore nos imaginaires, Pierre Cendors caresse la science-fiction sans pour autant renoncer à l’exigence à travers cet ouvrage prenant, évoluant entre incandescence et voltiges. Un roman qui marquera sans conteste cette rentrée littéraire. 


Extrait:

«Mon nom est Laszlo Ascencio ou Nemo. Mettons. Dès la fin de mes études spatiales, j’ai tourné bien vite le dos aux axes autoroutiers de l’ambition et des aires sans repos du social. J’ai regardé les files serrées dans mon rétroviseur. J’ai pris la bretelle de sortie, celle qui conduit loin du surnombre, à Orze, dans l’arrière-pays du rien, au Boizéro, là où quelques bouleaux méditatifs charognent doucement parmi les flaches hivernales. Ce lieu abandonné de l’homme, requiem d’arbres dressés au milieu des solitudes, me procure une ivresse dont me prive la société. J’éprouve une incapacité profonde à borner mes regards à l’horizon humain, écrivait un poète terrien que j’aime, et plus qu’une incapacité, une répugnance.Dans l’être humain, je préfère de loin l’être à l’humain. Que l’homme se décrète spacien ou terrien m’est égal. Être me suffit.»