Lire les romans-monstre : Terra Nostra | Carlos Fuentes

Par Thomas Anido

Chaque été pour les vacances, j’ai pris l’habitude depuis quelques années d’emporter à lire l’un de ces romans qui, par leur ampleur, leur ambition narrative et leurs expérimentations stylistiques, ont fait date. On pense bien sûr immédiatement à Don Quichotte, à La Recherche, à Ulysse ou aux Frères Karamazov. Selon ces critères, je lus l’été dernier le premier tome de l’Homme sans qualités (dont le second tome, inachevé et fragmentaire, me reste encore à gravir), l’été d’avant Au-dessous du Volcan (court par rapport aux autres, mais redoutable), encore avant Tristram Shandy, etc. Tous romans-monde, ou romans-monstre.

Cette année, c’est tombé sur Terra Nostra de Carlos Fuentes (paru initialement en 1975, deux tomes en poche comptant presque 1300 pages, dans la remarquable traduction de Céline Zins), mexicain né au Panama en 1928, mort en 2012, appartenant à la lignée des écrivains-diplomates — il fut ambassadeur du Mexique à Paris notamment — auteur prolifique et penseur anti-impérialiste ; figure de proue du boom littéraire hispano-américain, et de son apparentement au réalisme magique, avec Juan Rulfo (le précurseur), Gabriel García Márquez (l’emblématique), Jorge Luis Borges (le patriarche), Mario Vargas-Llosa, Julio Cortázar, Miguel Ángel Asturias et bien d’autres. On lui doit, entre autres romans mémorables, La Mort d’Artemio Cruz, fresque rétrospective du 20ème siècle mexicain à travers les souvenirs, livrés sur son lit de mort, de l’homme d’affaires éponyme, richissime, ayant participé à la révolution des années vingt, puis ayant activement œuvré à son dévoiement, sa corruption, sa conversion insidieuse en une oligarchie rapace, une dictature invisible à la mainmise indéboulonnable orchestrée par le Parti Révolutionnaire Institutionnel — délicieux oxymore ! — qui a gouverné le pays sans partage jusqu’en l’an 2000. Fuentes y déploie un art de la narration qui rappelle la manière du conteur péruvien Mario Vargas-Llosa, tout en dévoilements progressifs, dissipant peu à peu les ellipses du récit pour embrasser un panorama vertigineux.

Terra Nostra, donc, morceau de bravoure, inrésumable. Un fil conducteur néanmoins, presque linéaire parmi les multiples méandres, boucles, spirales et trous de ver qui trament le texte : Philippe, monarque sans descendance issu d’un sang dégénéré, se mortifie dans le temple monumental qu’il fait ériger pour la mort, L’Escurial, nécropole glaciale d’une dynastie gouvernant l’Espagne éternelle dans le rigorisme le plus purement catholique, débarrassée des juifs, des musulmans et des hérétiques, fauteurs d’ébullition pluraliste. Il n’en sortira plus, il rêve à l’éternité dans la mort : après lui, la fin de l’histoire dans l’unité de Dieu. L’histoire pourtant, malgré le déni du seigneur, partout fermente alentour, dans les couloirs du palais, dans les travées du chantier qui arase l’écosystème local, dans les grandes villes d’Europe et par-delà l’océan, dans ce lointain continent qui s’ignore, dont l’existence lui sera révélée par le récit — rêvé ou vécu, prophétie ou répétition ? — d’un pèlerin, marqué dans le dos d’une croix rouge de chair à vif, avec six orteils à chaque pied. 

L’Espagne éternelle ? Bien plutôt décadente et consanguine, muselée par l’Inquisition et les sanglantes campagnes contre-réformistes menées par Philippe au temps pourtant sensuel, encore ouvert au doute, de sa jeunesse ; un royaume aux finances liquidées par la folie des grandeurs, à la merci des négociants qui trépignent de voir tomber le régime au profit du marché ; un peuple brimé, violemment tiraillé par l’aspiration au neuf ; un pays nécrosé, à la veille du plus grand chambardement, à l’orée sans le savoir de tous les possibles, pour son propre malheur comme pour celui du nouveau monde dont le mystérieux pèlerin raconte la découverte telle qu’elle n’a pas eu lieu, le long d’une initiation fantasmagorique à la géographie et à la hiérarchie sociale de la Mésoamérique, dans le temps non plus linéaire d’Occident mais cyclique et réversible de la performativité des mythes, auquel il s’abandonne pour s’incarner en dieu créateur de l’humanité, Quetzalcóatl le Serpent à Plumes, préfigurant la confusion qui perdra les aztèques quand surgiront les conquistadors.  

Échoué à la Pointe des Désastres, le pèlerin est en fait un parmi trois, membre d’une fratrie dotée des mêmes stigmates, lignée illégitime de la famille royale qui annonce, contre le monisme puritain du seigneur, l’éventualité d’un pluriel abâtardi. Ainsi devait se fissurer le monde ordonné par Philippe, aveugle à la polyphonie de l’expérience humaine foisonnant dans les conflits de valeurs qui mettent aux prises les différentes strates du microcosme de l’Escurial — l’intendant revanchard, la reine mère folle, l’épouse sybarite, les ouvriers dépaysés, les nonnes pècheresses, les meneurs d’hérésie, le frère peintre et le moine astronome, les marchands, les mendiants, le chroniqueur, etc. 

Réécriture fabuleuse de la « légende noire » de l’Espagne et de la fondation du Mexique, transsubstantiation romanesque intriquant dans le même mouvement les emprunts à l’histoire et leur détournement, auscultant avec acuité les tensions du basculement vers la modernité, Terra Nostra nous plonge en une épopée surnaturelle où rêve et réalité permutent et s’entrelacent. C’est un roman débordant au style torrentiel, moins ciselé qu’efficace, charriant son carnaval aux extrémités du double millénaire, depuis la Rome débauchée de Tibère jusqu’au dernier jour de l’an 1999, dans le Paris d’apocalypse sur lequel s’ouvre puis se conclue le livre.

Rude épreuve pour le lecteur qui pénètre tant bien que mal dans cette frondaison baroque, impuissant à s’expliciter rationnellement tous les faits, à relier logiquement tous les événements, ballotté entre des voix intérieures à l’identité ambiguë, spectateur aussi, malgré lui, des pires atrocités — viol, inceste, torture, mutilation, nécrophilie, tout y passe — comme de la décrépitude scatologique des corps ; on ne résiste pas à citer le portrait d’une aïeule du seigneur Philippe qui apparaît comme un leitmotiv comique, gore mais concis : « la très chaste reine qui toute sa vie garda la même culotte qu’il fallut après sa mort lui décoller à l’aide d’une spatule. » 

Le lecteur peut à la longue tirer la langue, inévitablement pris dans quelque passage qui lui semblera fastidieux, car on s’ennuie aussi dans les chefs d’œuvre, si chefs d’œuvre soient-ils, et d’autant plus qu’ils étreignent une telle portée : on y passe de longues heures, voire on s’y installe et on y habite quelque temps, rivé à ses hauts, ses bas et ses temps morts… L’entreprise, pour titanesque qu’elle soit, reste étrangère à toute visée de perfection, de même qu’est imparfaite, dans la durée, notre attention accaparée par la routine et l’aléa du quotidien. Halte aussi à la voracité du lecteur épistémophile, toujours pressé de passer au prochain livre : il lui faudra pour un temps n’avoir d’autre horizon que celui-ci. 

L’aventure en vaut pourtant la chandelle : tourbillon de démesure littéraire en quête d’une voie pour l’humanisme, où des systèmes moraux antagonistes s’affrontent à l’intersection concrète des destinées individuelles et des processus historiques (avec une virtuosité comparable, quoique dans un style aux antipodes, au Nostromo de Joseph Conrad), inscrivant son mythe parallèle à l’aube de la transition occidentale — amorcée par la Conquista — vers le capitalisme, Terra Nostra, où l’on croise aussi Don Quichotte, Don Juan et Gregor Samsa, est avant tout une ode magistrale au pouvoir émancipateur de l’imagination, dont se revendique le frère peintre auprès du seigneur :

« Mon art n’est pas signé, Sire, il ne représente donc pas une sotte affirmation de mon individualité, mais un acte de création : en lui se réconcilient la matière et l’esprit ; ceux-ci non seulement cohabitent dans l’œuvre mais l’habitent tout simplement. Avant cela, ils n’étaient rien. Vous voyez de la magie dans tout ce qui est nouveau, Monseigneur. Moi je ne vois que ce qui donne vie à l’esprit intangible ainsi qu’à la matière inerte : l’imagination. C’est l’imagination qui change, non l’esprit ou la matière en soi, mais la manière d’imaginer leur union. » 


Note : Pour une analyse stimulante de Terra Nostra et d’autres romans apparentés à une esthétique que l’écrivain Vincent Message définit comme « pluraliste », lire sa très complète étude : Romanciers pluralistes, au Seuil, collection Le don des langues.


Une contribution de Thomas Anido | La prose de Thomas Anido se plaît au hors circuit. Il est l’auteur de trois romans dont Jouvence Il cultive sa plume aiguisée et affûtée dans l’espace de son site-atelier Libre Exercice.