Ashes ? | Voyage dans l’univers de Daniel Paboeuf – Interview exclusive

Par Julie Flot.

Artiste aux multiples talents, emblématique de la scène rennaise, le saxophoniste Daniel Paboeuf nous parle de son album solo, Ashes ?, sorti le 5 février. À cette même date a été filmé un concert de l’artiste aux Ateliers du vent à Rennes, concert à (re)découvrir sur les réseaux sociaux. Dans cet entretien, découvrez l’univers énigmatique des 9 chansons qui composent l’album Ashes ? 

Pro/p(r)ose Magazine : Bonjour Daniel. Merci beaucoup de nous accorder ce temps-là avec vous, vous allez bien ?

Daniel Paboeuf : Oui oui, ça va bien. Très occupé avec la promo et puis là, j’ai un concert filmé vendredi (5 février), qui normalement devrait pouvoir se tenir, donc ça m’occupe pas mal. 

Pro/p(r)ose Magazine : Vous devez avoir hâte de retrouver un peu la scène, même si ça va être dans des conditions un peu particulières évidemment. 

Daniel Paboeuf : Oui, bah oui. Mais bon, ça fait plaisir déjà. 

Pro/p(r)ose Magazine : Vous sortez un album qui s’appelle Ashes ?, et après de nombreuses collaborations, vous avez décidé de lancer ce projet d’album en solo. Qu’est-ce qui a motivé cette décision et est-ce que c’était quelque chose que vous aviez en tête depuis longtemps ?

Daniel Paboeuf : Oui, c’était quelque chose que j’avais en tête depuis assez longtemps. Après, bien sûr, il faut relativiser le terme « album solo », dans la mesure où avant cet album, j’ai fait trois albums sous le nom de DPU, ça veut dire Daniel Paboeuf Unity, c’était avec un groupe, avec des musiciens, mais c’était déjà mon projet où j’étais auteur-compositeur-interprète et leader. Mais là, j’étais parti pour faire un album solo et instrumental, centré sur le saxophone, et en cours de route, ça a un petit peu dévié, puisque finalement, il y a pas mal de chansons sur ce disque-là.

Teaser de l’album Ashes ? Daniel Paboeuf

Pro/p(r)ose Magazine : C’est vrai que votre instrument de prédilection, c’est plutôt le saxophone, mais vous donnez de la voix, aussi bien en français qu’en anglais et justement, il y a plus de morceaux en anglais, seulement un morceau en français, c’est votre premier single, L’Hélico. Vous vous sentez plus à l’aise en anglais dans l’écriture de vos chansons ?

Daniel Paboeuf : Plus à l’aise, non, pas forcément parce que ça me demande plus d’efforts, puisque ce n’est pas ma langue maternelle bien sûr, mais ça correspond plus aux esthétiques de musique que j’ai pu écouter. C’est plus naturel, mais déjà dans le précédent album de DPU, j’avais fait une incursion en français et sur cet album-là, je tenais à faire cet effort de chanter en français.


L’Hélico, single, Daniel Paboeuf

Pro/p(r)ose Magazine : Comme je le disais, votre premier single s’appelle L’Hélico, il fait écho aux récents épisodes de violences policières qui ont marqué les États-Unis ainsi que la France. Et vous chantez ça avec un refrain assez percutant : « We want the truth, we want respect » (On veut la vérité, on veut du respect), c’était une manière d’exprimer votre colère face à tous ces événements ?

Daniel Paboeuf : Oui, colère, en tous les cas émotion, certainement. Et puis, en fait, c’est une chanson qui est partie de… j’avais écrit deux phrases : « C’est écrit sur les murs. C’est écrit dans les gares. », et j’avais laissé ça de côté. Et puis c’est vrai que depuis quelques années, à Rennes, on a droit à un hélicoptère qui survole la ville à l’occasion de diverses manifestations. Donc il y avait ce contexte-là, et puis c’est vrai que les violences policières à répétition, que ce soit aux États-Unis ou en France, m’ont permis de lier tous ces événements-là dans l’Hélico.

Pro/p(r)ose Magazine : Quand on écrit ce genre de chanson, c’est un peu un moyen de prendre de la distance par rapport à ces faits de violence et puis peut-être de ne pas devenir dingue quand on voit tout ce qui se passe ?

Daniel Paboeuf : Oui, bien sûr, quand on écrit une chanson ou un texte, ça entraine une mise à distance. Après, sur cette chanson-là, je sais pas si vous avez vu le clip, mais j’ai aussi… Il est vrai que je dis que c’est ma première chanson protestataire, ce qui est juste, mais j’ai essayé d’y mettre un petit peu d’humour aussi, malgré la gravité du sujet.

Pro/p(r)ose Magazine : Vous dites que c’est votre première chanson protestataire, mais vous en avez peut-être d’autres en stock que vous réservez pour plus tard ? 

Daniel Paboeuf : Là pour l’instant, j’en ai pas en stock. Enfin si, j’ai des chansons en stock, mais pas de cette veine-là. Après, toutes les autres chansons… il y a d’autres chansons dans cet album qui sont moins sous une forme protestataire, sous une forme plutôt de constat, mais de constat assez sombre. Je vais pas être très original, mais de la situation de la planète, au niveau des dérèglements climatiques, des nationalismes, des gouvernements autoritaires, de tout ce qui se passe en ce moment. Et je ne parle pas de la pandémie, mais c’est pas très gai non plus.

Pro/p(r)ose Magazine : C’est ce qu’on ressent déjà en parcourant la liste des titres de votre album par exemple, cette ambiance pessimiste. 

Daniel Paboeuf : Oui. J’ai essayé, enfin j’ai essayé… disons que le titre de l’album et également la pochette laissent quand même entrevoir une toute petite lueur d’espoir, puisque « Ashes ? », le titre, j’ai rajouté un point d’interrogation, ce qui suppose que je ne suis pas totalement désespéré quand même. Et aussi, cette pochette, avec ce ciel tourmenté, ces nuages, ces arbres tout noirs et rabougris, on aperçoit quand même quelques lueurs d’un ciel, au fond, tout au fond, bleu, qui se dégage.

Pro/p(r)ose Magazine : Vous nous faites voyager aussi, jusque dans l’espace. Les titres Arcturus et M 87 sont des références directes à l’espace, mais également à votre groupe Ad Astra dont vous faisiez partie lorsque vous étiez adolescent, c’est bien ça ?

Daniel Paboeuf : Oui, c’est ça, c’est-à-dire qu’à mon adolescence, il y a donc certain temps, je lisais pas mal de science-fiction et la thématique de la science-fiction, les thématiques de science-fiction dans les années 70, il y avait beaucoup de… comment dire…. on parlait beaucoup, on évoquait beaucoup la fuite de l’humanité d’une manière ou d’une autre, fuyant une planète qui aurait été ravagée, détruite. Voilà. Et cette humanité immigrait dans les étoiles, dans d’autres planètes, etc. Donc cette allusion à mon groupe Ad Astra, vers les étoiles, je l’ai mise en relation avec toutes ces thématiques de ce qui se passe en ce moment et c’est pour ça que j’évoquais… voilà, Arcturus, c’est une étoile qui est en train de mourir. Bon, ça va prendre un petit peu de temps, ça va prendre 80 000 avant qu’elle ne se transforme en planète gazeuse et puis M 87 est une galaxie, où on a pu, il y a quelques mois, photographier pour la première fois un trou noir. Donc voilà, j’avais ces échos-là. Et puis, est-ce que le salut de l’humanité auquel on pensait il y a 50 ans, est-ce que c’est toujours… est-ce qu’il y a que ça pour nous sauver quoi. J’espère que non.

Pro/p(r)ose Magazine : Dans cet album, on entend vos influences rock, mais aussi vos influences jazz, avec la reprise du titre Lonely Woman d’Ornette Coleman, dont vous proposez une interprétation assez personnelle, comment vous en êtes arrivé à intégrer cette chanson… enfin, ce morceau dans l’album ? 

Daniel Paboeuf : C’est aussi une chanson, en fait. C’est un thème que je joue sous une forme ou une autre depuis 40 ans. Et je l’ai joué aussi avec un groupe, que je faisais il y a très longtemps, qui s’appelait Tohu Bohu et j’en faisais une version chantée. C’est pas moi qui chantais, c’était une chanteuse qui s’appelait Mirou, qui n’est plus parmi nous. C’est un thème que j’ai toujours traîné… enfin trainé, qui m’a toujours accompagné. Et j’avais enregistré une démo. Et vu la direction que prenait l’album, je l’avais éliminée, écartée de ma liste des morceaux. Et puis, ce sont des amis qui m’ont dit que j’avais tort de l’écarter, parce que c’était une bonne version et voilà, je me suis laissé convaincre. 

Pro/p(r)ose Magazine : Et j’imagine qu’Ornette Coleman est un artiste qui a été important dans votre carrière ? 

Daniel Paboeuf : Oui, c’est un artiste important dans ma carrière, mais je pense aussi pour la musique en général parce que c’est un artiste qui a inventé quelque chose qui n’existait pas avant lui, son système harmolodique, de composition, d’harmonie. Même l’appellation free jazz, c’est lui qui l’a inventée aussi.

Pro/p(r)ose Magazine : Le 5 février est la date de la sortie de votre album, mais c’est également celle de la sortie de l’album Aurora de Marquis, sur lequel vous avez travaillé avec d’autres membres du groupe Marquis de Sade, est-ce que vous voulez nous parler un peu de ce projet ?

Daniel Paboeuf : Oui, c’est un disque qui a une histoire particulière puisque ça devait être le troisième album après 40 ans de silence du groupe Marquis de Sade. Et le chanteur, Philippe… comment dire… s’est suicidé pendant l’enregistrement. C’était quelqu’un de vraiment très fragile, hypersensible, et qui se mettait une énorme pression pour écrire les textes notamment, et voilà. Nous, ça a été une déflagration parce que même en connaissant son hypersensibilité, sa fragilité… Il avait chanté sur quelques quelques titres déjà et donc la question s’est posée de ce qu’on faisait avec ce disque et après pas mal de discussions, de réflexion, la maison de disque, le distributeur, Universal, avait déjà l’intention de sortir un coffret qui aurait publié les deux albums de Marquis de Sade existants, les 45 tours, pas mal d’inédits, et on s’est dit que les titres enregistrés de Marquis de Sade, enregistrés par Philippe sur ce nouvel album iraient sur le coffret, sur l’intégral Marquis de Sade on va dire, et Frank Darcel, avec Thierry Alexandre et Éric Morinière ont décidé de poursuivre l’aventure sous le nom de Marquis ; avec quand même déjà les trois quarts de l’album qui étaient composés. Donc cet album du Marquis est une sorte d’hommage, quand même, à Philippe. Donc il y a plusieurs chanteurs, le chanteur principal, c’est Simon, un chanteur belge flamand. Et aussi, il y a les participations d’Étienne Daho, de Christian Dargelos, de Dirk Polak, j’en oublie, de Dominic Sonic aussi, qui a enregistré avant sa mort, lui aussi est décédé. Et voilà, le résultat sort aussi le 5 février.

Pro/p(r)ose Magazine : Vous écoutez quoi en ce moment ? S’il y avait un morceau ou peut-être un album à nous faire découvrir, à la rédaction et aux lecteurs ?

Daniel Paboeuf : J’ai écouté pas mal Sleaford Mods, c’est vraiment un groupe que j’adore, c’est mon fils qui m’a fait découvrir ça. Ce sont des Anglais. Et sinon j’écoute le disque de Laetitia Shériff, qui est une amie. J’écoute aussi pas mal la radio. Je n’écoute pas énormément de musique en ce moment parce que j’ai pas trop le temps, mais voilà.

Pro/p(r)ose Magazine : Vous êtes déjà bien occupé, vous avez d’autres d’autres projets en cours ou des projets en tête ?

Daniel Paboeuf : D’autres projets, oui, je prépare en tant que comédien et musicien un spectacle qui sortira en septembre prochain, qui s’appelle Dionysos. Un spectacle de Myriam Gautier où on est deux sur le plateau et qui est un mélange de théâtre d’objets, clown, musique, théâtre sur le mythe, l’histoire et la naissance de Dionysos.