Le Feu

Par Pierre-Marie Jamart.

On disait qu’au départ de tout ce qui arrive, il y a un feu. Un feu qu’on offre ou un feu qui s’offre. 

Un qui vous tombe sur le coin de la gueule aussi bien.

Pour réchauffer une chair transie ou accommoder celle qu’on a prise

un feu  ;  

  pour éclairer le temps qu’on dérobe à la nuit  

nos veilles industrieuses et le récit des mondes de demain

un feu  ;

  pour sceller l’accord, pour signaler l’adversaire

un feu.

Des foyers des brasiers des torches des brûlis 

pour forger les lames et souder les lèvres de nos plaies

pour purifier le carbone qu’on renvoie aux cieux quand la folie nous emporte

pour danser sinon avec les flammes éprises de courants d’air

— et ce serait là notre place.

On pensait que pour appréhender une situation

pour s’y mêler au plus juste

il s’agissait de pister sa première étincelle

de reconstruire dans la boue de nos mots 

l’histoire de sa contagion à la première braise

de raconter comme elle a su emmener la seconde         à

s’enflammer 

et comment se conjuguaient cette fois-là 

chaleur fumée et lumière. 

Et quelle patience à couver. 

Et quel fracas 

quand tout l’air alentour est soudain convoqué

pour que la flamme explose. 

On imaginait que le monde nous comprendrait mieux ainsi 

que nous pourrions y vivre en humains.

En humains.

Je vis un temps où ce qui arrive provient d’un feu si lointain 

que ses fumées se perdent dans les strates de suie des bibliothèques

que sa lumière se confond avec celle du jour 

dans chaque écran que l’usage dresse entre le monde et moi

que je n’ai connu aucun froid  — jamais —  qui me fasse sentir la tiédeur qui

en subsiste.

D’un feu si lointain qu’il semble parfois que plus rien n’arrive. 

Si lointain qu’il s’agit peut-être du premier feu

de la première braise du premier feu qu’on a voulu

de la première étincelle — arc tendu entre désir et trouille — 

qui aie jailli parce qu’on l’avait voulue.

Je vis un temps comme un incendie aux départs oubliés

ensevelis sous des générations plus nombreuses qu’on ne sait se souvenir.

Mais dans un temps sillonné de moteurs à explosion 

dans un monde semé de cocottes à uranium

il doit être possible encore de l’entrevoir

qu’au départ de tout ce qui arrive

 il y a un feu.

 Il y a un feu.

On disait comme ça, qu’on allait remettre le feu dans nos vies. Pour la joie !

et parce qu’aussi on avait foi en notre jeu. 

On bricolait des poêles pour se chauffer     et on apprenait qui était la forêt qu’on devait remercier

on apprenait à ressentir au fond de nous

— très loin au fond de nous —

qu’en elle quelque part

— dans quelqu’obscur fourré —

plongent nos racines.

On retrouvait l’art subtil de la flamme à la voûte des fours anciens 

et comment on ménage la braise sous les gamelles à long manche.

C’est dans le feu qu’on forgeait les armes dérisoires, les lance-pierres, les chevaux de frise 

qui nous ramenaient une étincelle de la violence autrefois confisquée par les seigneurs

leurs instituteurs leurs soldats.

Et toujours, on emmêlait le sens et les formules aux branches qu’on offrait aux flammes

et leur lumière dessinait le cercle mouvant de nos assemblées.  

Sur un feu de camp au milieu de la semaine, on mettait à bouillir l’eau prise à la rivière 

 et on chantait    

on se déshabillait en chantant   dans le soleil d’hiver       autour du feu de camp

on puisait au chaudron l’eau pour se laver

— la peau fumante et rougie — on

dansait. 

Et le savon circulait et la musique, 

on tournoyait en satellites du brasier

    une face grelottant à la froidure 

et l’autre grésillant aux flammes

— qu’au cœur de chacun de chacune dépouillé.e des jours passés 

un calme vienne. 

Quand les peaux étaient sèches et les esprits vidés 

on dansait encore       un peu avec la dernière flamme 

et puis on s’habillait  mollement.

La journée s’achevait dans le silence et l’odeur des corps lavés. 

Le lendemain, un jour nouveau nous embraserait.

Des mondes s’avéreront peut-être un jour être nés d’un ou l’autre de ces feux-là

ou d’un de ceux  

      nombreux ici ou là

qui leur ressemblent.

Dans le monde où je vis           planétaire et magnifique     le feu sort de petits tuyaux

domestiques

juste au-dessous des casseroles. Un bouton l’allume et il suffit    

de payer.

Dans le monde où je vis   totalitaire et terrifique    des légions de prêtres en blouse blanche capturent des fournaises dans des cuves d’acier, leur dérobent

une parcelle de force pour animer les machines

qui me bordent et me changent

qui me portent et me réchauffent

les machines où je glisse mes mots et guette ceux des autres

les machines qui me tiennent par la main

un instant après l’autre.

Et pour vivre il suffit de payer.

Des torches bleues, vertes ou violettes brûlent jour et nuit dans le ciel des raffineries

où se déverse la ligne en pointillé des tankers sur les cartes des seigneurs. 

Et j’avale les distances sur les rubans d’asphalte il suffit de payer.

Des armées de fourmis dans la prison des usines,

arrachent aux flammes les babioles en plastiques     remplaçant les silex       les pointes d’os.

Ce sont les outils dont je dois me contenter et pour lesquels   il faut payer.

Néolithique au briquet bic je ne vois plus le feu   derrière la vitre du poêle

je ne vois plus le feu   dans les piles de pneus qui crament

je ne vois plus le feu   quand se brise à l’impact la bouteille de napalm.

J’ai froid,     j’ai

froid  

et pourtant ma peau tiède ne tremble pas.

On imaginait s’émanciper peut-être, à parcourir à nouveau frais le chemin récent de l’espèce. 

On imaginait débusquer les ornières où elle était coup sur coup tombée. 

On refusait de croire que des élans humains à créer des formes et des outils, 

à se jouer des techniques, 

à jongler avec les savoirs, 

ne pouvait résulter que le désert de cendres où nous avions vu le jour. 

On espérait que l’art du feu nous maintiendrait dans l’enfance où se forgent les peuples, 

  la promesse des mondes, 

  les poèmes fondateurs.

Le libre jeu de nos désirs, de nos besoins, et les danses qu’on exécute pour les satisfaire suffiraient à balayer les cendres de notre paysage, ou à les mêler d’assez d’humus pour que la vie reprenne. 

On oubliait un instant que c’est de cendres aussi qu’on est pétri.

On se rappelait les inuits, comme ils racontent les glaces et les neiges, comme ils fondent leur physique dans le creuset des mots, et on donnait un nom à chaque feu. On cherchait à les reproduire et souvent, dans l’échec, un nom nouveau surgissait. 

On construisait des feux dans nos paroles et puis on essayait de les allumer. 

Il y avait le feu d’apparat et celui des patates sautées dans la graisse du canard, il y avait le feu du pain et celui de l’arpenteur, il y avait le feu de la balade et le feu de l’heure, il y avait le feu des rites et celui dont la lumière permet d’y voir juste assez pour se tatouer…

Et puis il y avait le feu de la théière comme un mythe entre lui et moi, entre Jules et Jim, perdus pieds nus au cœur des bois à châtaignes — les bois que cernent la ronce, le chardon et l’ortie — où la grâce saisit parfois ceux qui brûlent du désir autant que de la rage. 

Las d’allumer ces foyers où le bois abonde, foyers faciles et prévisibles même sans papier ni cagette et même sous la pluie, nous nous risquions aux feux minuscules, les plus ténus, les plus fragiles, les plus aptes aussi à se fondre dans la vie, à s’évanouir dans la forêt.

Nous rêvions qu’ assis au bord de la mare ou dans la ruine au toit crevé

— là où soudain naît l’envie de boire un thé —

— parce que la fougère est belle et pousse au flanc du cairn —

— ou parce que sur l’autre rive des ragondins se prélassent, appelant notre solidarité —

nous rêvions qu’ avec les seules brindilles collectées en étendant le bras

        — les brindilles soigneusement rebrisées sur le genou —

nous rêvions en assemblant les brindilles sur une aire d’un empan de côté

— structure portante et poches de combustible rapide —

— couloirs où l’air devait s’engouffrer —

nous rêvions en calculant la mécanique de leur embrasement 

— la trajectoire de leur chute —

nous rêvions en calant la théière sur la construction enflammée, 

nous rêvions qu’ une fois tout le bois consumé 

au moment précis où l’eau a bouilli,

la théière sans à-coup se poserait sur un lit de braises 

qu’il n’y aurait plus qu’ à y jeter quelques feuilles cueillies en chemin

à contempler encore un peu la fougère

ou à sourire aux cabrioles des jeunes ragondins 

avant de servir l’écuelle

avant de boire

avant de se lever soudain     — de partir —    d’aller voir le roncier où 

la veille   les mûres

  semblaient   presque mûres

et d’oublier l’instant bu pour manger le prochain.

oublier l’instant bu pour manger le prochain.

Nous voulions que du passage en ce lieu d’un intense instant

      — de la cérémonie — 

nulle trace ne subsiste qu’un petit rond blanc cerclé de noir

jusqu’à la prochaine pluie.  

Nous rêvions de peu de chose 

  de peu de choses vraiment     mais si fort !

qu’on se trouvait projeté après la fin du monde.

Après la fin du monde.

De ne l’avoir pas fait tous les jours d’une vie, je n’ai jamais accompli     vraiment

le feu de la théière. 

Je ne sais pas faire le feu

J’erre entre les mondes dans l’attente que ça s’embrase.

Et si mes yeux cousus de phrases persistent à voir 

les dunes de cendres qu’elle présage à la place de l’époque

— déjà je frissonne des vents qui se lèvent pour les sculpter —

ses murs sont encore là où se heurte chaque geste. 

Ma carcasse   mutilée se glisse à peine entre les instruments qui l’encombrent 

—  et nous séparent.

Ce qui arrive n’est pas arrivé. Encore.

Alors

comme les frères et sœurs avant moi ont laissé le flambeau où je m’agrippe

comme l’un.e d’entre nous parfois s’immole dans une préfecture 

pour que s’accomplisse le rite de la fertilité

à la place exacte et modeste où l’incendie m’a jeté

— et un jour après l’autre réduit en cendre par le feu du temps —

je reste dans la danse 

et resterai mutant.


Une contribution de Pierre-Marie Jamart | Imprimeur et typographe, Pierre-Marie Jamart est épris de poésie. Nourri par ce feu, sa pratique embrase une approche alternative et expérimentale, s’efforçant de saisir les émotions qui nous traversent avec à- coup.


Ce texte s’apprécie également dans une mise en musique réalisée avec la participation du collectif U.N.D.E.R.W.E.A.R (@underwear-records):