(Comment embraser le monde à force de silence) : Les Bâtardes | Arelis Uribe

Par Karen Cayrat. 

« Ce livre est le portrait le plus vivant de notre intensité et de notre démesure et sème, sans se le proposer, le germe de la prochaine révolution. »  — Gabriela Wiener 

Arelis Uribe tape fort avec Les Bâtardes, un recueil de nouvelles puissantes et tranchantes publié aux éditions Quidam dans une belle traduction issue du chilien et signée Marianne Million.  

De prime abord, l’intitulé du recueil, Les Bâtardes, capte instantanément notre attention. On pense immédiatement à une réminiscence de Violette Leduc et nous imaginons un sillage à la fois intime, intense et marginal. Cette expectative sera d’ailleurs d’une certaine façon en partie comblée au fil de ces pages par les choix esthétiques mis en œuvre sur lesquels nous reviendrons plus loin. Mais on ne saurait résumer ces lignes à cela, puisque ces textes se dotent également d’une dimension politique et sociologique marquée. Il s’agit ici, en effet, de redonner toute leur place aux Quiltras, ces femmes déclassées, absentes ou presque des représentations, c’est ce qu’explique l’autrice interrogée sur le choix du titre de son recueil qui en espagnol s’orne d’une certaine polysémie : « Les cuicos (blancs des classes aisées) connaissent parfaitement leurs origines, contrairement aux quiltras. En mapudungun (langue amérindienne parlée par les Indiens mapuche du Chili et de l’Argentine, quiltro signifie chien, mais comme au Chili les indigènes sont méprisés, le terme signifie aujourd’hui chien sans race, sans classe, et tout ce qui est mélangé.»

Un recueil engagé… 

Journaliste et directrice de communication de l’Observatoire contre le harcèlement de rue, Arelis Uribe s’engage en effet avec conviction au quotidien dans la défense des droits des femmes. Elle s’est également impliquée en 2017 dans la campagne de Beatriz Sánchez, candidate aux primaires du Frente Amplio (coalition de gauche se positionnant comme une alternative au bipartisme traditionnel chilien) en perspective des présidentielles. Comme en atteste l’autrice, c’est tout naturellement que ces expériences contribuent à façonner ses écrits et la guident dans leur rédaction. Dans un style compendieux et blanc, Arelis Uribe s’emploie ainsi à donner aux femmes toute leur place, brossant des portraits à vif, laissant transparaître les vaillances et blessures intérieures dont ces femmes en quête d’elles-mêmes se nourrissent.  

Avec dextérité, l’écrivaine nous offre une incursion dans les marges de son Chili natal, aux alentours des quartiers pauvres de Santiago, en construisant une galerie parée d’une belle diversité, donnant à voir des femmes qui se cherchent encore et que les expériences font ou défont. Femmes actives, étudiantes, queers… Ce sont des femmes en lutte, évoluant dans un avenir qui leur est incertain mais qu’il leur faut pourtant conquérir, gravitant dans un temps suspendu qui les entrave mais qu’elles combattent, résilientes ; tandis que les hommes sont ici relégués à des rôles secondaires, souvent liés aux mensonges comme au poids des traditions et des normes. 

…Autant qu’efficace 

Notons que le regard que verse l’autrice sur la société se fait subtil, latent mais critique. Il dit sans rugir, avec finesse et détermination. Les nouvelles abordent la domination masculine, les discriminations et violences mais traitent aussi d’émancipation, de sexualité, de désirs. Leur simplicité apparente détient une complexité souterraine puissante.  

Saisissante et impactante, la prose d’Arelis Uribe gagne en effet à être (re)connue. Si chaque nouvelle peut se lire de manière indépendante et décousue, la narration à la première personne et la dynamique impulsée parviennent à tisser un fil d’Ariane créant des jeux ténus ralliant par leurs arcanes les différents récits. De même, cette osmose ajoute un caractère intimiste voire intime puisque l’on pourra sans difficulté percevoir quelques troubles entre réel et fiction jusqu’à nous interroger sur de potentiels traits autofictifs dans ces écrits, certaines héroïnes partagent ainsi des similitudes plus ou moins prononcées avec l’autrice. Cela est, par exemple, particulièrement criant dans la nouvelle, Italia, où il est question du concours Santiago en 100 palabras dont Arelis Uribe a elle-même été lauréate (couronnée pour sa nouvelle, Lionel) et des ateliers du 1215 rue Balmeceda, des expériences qui ne sont donc pas étrangères à son parcours tout comme une multitude de détails qui parsème l’itinéraire de lecture offert.  

La Littérature, un espace à conquérir pour les écrivaines  

« Les auteurs chiliens reconnus sont tous des hommes (Bolaño, Fuguet, Zambra). Talentueux mais parlant d’une culture androcentriste que l’on n’interroge pas. J’ai écrit un livre au positionnement politique explicite mais ce n’est pas un pamphlet.»— Arelis Uribe 

Enfin il convient de souligner l’entrée fracassante d’Arelis Uribe dans le jeu littéraire chilien. En se frottant à ce milieu encore dominé par les hommes et élitiste, elle réalise un geste politique et émancipateur fort, destiné à déconstruire les modèles existants pour prouver à celles qui écrivent et peinent à faire entendre leur voix qu’il est également possible de conquérir cet espace pour mieux le subvertir et mieux le remodeler.   

Si les femmes écrivent elles restent pourtant invisibilisées, c’est ce qui apparaît en toile de fond de ce recueil. L’écrit semble en effet y jouer un rôle cathartique et essentiel. On remarque que la/les narratrice-s pratique.nt, l’écriture sous des formes variées (tenue d’un journal, courriel…) et les références littéraires ajoutent encore à ce sentiment, conférant a priori à l’écrit un rôle cathartique autant qu’essentiel, dans la construction identitaire de ces femmes et dans leurs cheminements. L’écriture semble parvenir à capter la vérité des protagonistes, la rage et les désirs qui au fond d’elles bouillonnent. On sent que l’une ou l’autre pourrait oser, se lancer, mais il reste la retenue. C’est au fond de celle-ci, dans le silence, que s’opère la critique d’Arelis Uribe, avec une force de suggestion convaincante appelant peut-être chacune à prendre la plume… 

Doté d’une postface éclairante signée par l’autrice et journaliste péruvienne Gabriela Wiener, Les Bâtardes d’Arelis Uribe agissent comme une onde de choc insidieuse prenant à bras le corps des sujets actuels. Une belle (re)découverte ancrée dans le présent, riche et subtile. 

Nos nouvelles favorites (mais cela n’engage que nous) : Les Bâtardes, Le Kiosque, Bienvenue à San Bernardo, Ville inconnue. 

-Table du recueil – 

  • Ville inconnue 
  • Bêtes 
  • Italia 
  • Rokerito83@yahoo.es 
  • Bienvenue à San Bernardo 
  • Le Kiosque 
  • 29 février 
  • Les Bâtardes  

Postface 

EXTRAIT 

« Je ne comprenais pas pourquoi il était là puisque je l’avais effacé de mon ordinateur. Je voulais rétrécir pour entrer dans une bouteille ou devenir invisible grâce à un anneau. Soudain j’ai vu Chavez, assis à la table de la salle à manger, prendre une tasse et me jeter un regard haineux, comme si le fait de parler à Lautaro était une provocation, une insulte à sa virilité. La suite est vague. Chavez a lancé la tasse au milieu du séjour, et les morceaux et les cris se sont éparpillés dans une sorte d’effet Matrix démultiplié. Lautaro s’est jeté sur lui, c’était punk, et il a commencé un pogo coordonnant coups de pied et coups de poing bien placés. Je suis sortie de la maison. J’ai couru dans la rue vers un point de fuite imprécis tandis que quelqu’un criait mon nom. Je ne me souviens que des grands arbres centenaires de cette partie de San Bernardo.  » | extrait de Bienvenue à San Bernardo