Laura Vazquez : où l’art du vertige | La semaine perpétuelle

Par Karen Cayrat & Benjamin Milazzo.

La lecture de La semaine perpétuelle, de Laura Vazquez, vous débarrasse des idées préconçues et des artifices dans lesquels la société nous baigne. L’autrice balaye les conventions. Elle déterre une part de notre innocence avec des questionnements que nous n’osons pas ou plus nous poser. Autour de ses différents personnages, Laura Vazquez compose un véritable vertige littéraire où l’insouciance vient percuter les formes de fatalité. Publié aux éditions du Sous-sol, l’ouvrage fera sans doute date. 

Premier roman dans le parcours de cette poétesse notamment lauréate du Prix de la vocation en 2014 pour son recueil La Main de la main chez Cheyne éditeur, La semaine perpétuelle fait une entrée remarquée  en cette rentrée littéraire. Dans une langue unique et impactante, elle sculpte et tisse une intrigue efficace, prétexte à de nombreuses hybridations. La semaine perpétuelle met en scène Salim, un jeune garçon qui écrit des poèmes et fait des vidéos sur Internet, fenêtre sur le monde, alors qu’il ne sort pratiquement plus de chez lui. Son ami Jonathan est peut-être le seul qui parvient à le comprendre. Sa sœur, Sara, chante en streaming devant des millions d’abonnés. Leur mère est partie. C’est du passé. N’en parlons plus, leur rappelle leur père alors qu’il s’enferme dans le trouble compulsif : éponger, nettoyer comme pour gommer les traces de ce passé qu’il voudrait abolir. Leur grand-mère n’en finit plus de mourir.

Une inventivité dissonante et captivante 

Ce roman choral résonne comme une symphonie où les partitions des personnages frappent le monde littéraire d’une réelle inventivité dissonante et captivante. À travers une écriture aussi frénétique que poétique, les personnages sont de multiples voix singulières qui surinvestissent le champ de leurs pensées et les interrogations sur la vie, pour tromper la mort. 

Ce jeu de miroirs aux multiples facettes conduit le lecteur dans une œuvre sensible qui n’est pas sans évoquer une forme de surréalisme ; l’humour décalé et la bizarrerie croisent la philosophie. L’œuvre dépasse tous les cadres existants par son écriture subtile et envoûtante. Les tournures parfois vous aspirent littéralement dans une spirale contemplative. L’autrice nous conduit à interroger notre société et notre vie derrière le prisme des écrans, qui reflètent bien plus que les préoccupations des personnages.

« Dans le téléphone, on regarde notre passé, et même quand on se regarde dans le miroir, on se regarde dans le passé. On ne peut pas se voir dans le présent. […] Sur le réseau, les personnes ont une forme en forme de leur visage. Elles ont une apparence par-dessus leur apparence. » 

Expérimenter, du Web au roman 

À travers cette fiction, Laura Vazquez nous entraîne dans les méandres de la Toile, un univers qu’elle connaît bien dans la mesure où sa poésie se déploie depuis de nombreuses années maintenant en son sein, exploitant ses ressorts pour proposer des expériences uniques et décalées à son lectorat. L’ombre de certaines d’entre elles, flottera également en creux de ces pages, ravissant le lecteur attentif et coutumier de son oeuvre comme les curieux, c’est le cas par exemple de la série poétique Les Phrases, expérimentation menée sur la plateforme YouTube autour des années 2016 d’abord seule puis en complicité avec le poète lillois Simon Allonneau (avec qui elle forme par ailleurs le groupe Tsuku) ou avec certain.e.s traducteur/trice-s comme Yuhang Li, travaillant en improvisation, la notion d’absurde et donnant voix à des histoires parfois drôles, parfois sombres mais saisissants le réel et ses pourtours avec acuité et sensibilité. 

Autre exemple, comme Salim dans le roman, Laura Vazquez rend compte de ses rêves régulièrement et les envoie non sur réseaux mais dans l’espace de son site. Les pratiques numériques, la culture web de la poétesse numérique comme la communauté qui s’est agrégée autour d’elle (communauté en partie liée aux ateliers d’écriture qu’elle anime maintenant depuis le printemps 2020) participent de l’inspiration du roman. En palimpseste, l’écrivaine livre des réflexions sur l’écriture comme sur les outils du numérique.

Une voix forte autant que ciselée

« Commencez les phrases sans décider. Commencez une phrase et ne choisissez pas la fin. » 

Ne vous fiez pas à la simplicité apparente qui émerge de la prose de Laura Vazquez, de même que sa poésie possède ce charme particulier tiré de ce qui résonne, elle recèle également d’un éclectisme dense et appréciable jouant avec les genres comme avec les formes littéraires, passant de l’une à l’autre avec maestria. La semaine perpétuelle est un roman où la poésie des mots s’attache à la beauté. Poésie de la pensée, beauté de la contemplation, poésie de la banalité, du quotidien, beauté du vulgaire, poésie du tragique, beauté de la laideur, poésie de la peur et beauté de ce qui fait horreur. En exaltant la beauté dans son écriture, Laura Vazquez prouve que le roman peut se réinventer.

Sans concession, son roman offre une nouvelle forme d’énonciation qui agit comme un tourbillon, une véritable révolution sur soi et pour la littérature elle-même. 

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore l’œuvre de Laura Vazquez, La semaine perpétuelle, paru aux éditions du Sous-sol apparaît comme l’ouvrage dont la quintessence leur permettra d’ouvrir la porte de cet univers atypique que cette voix dense et prometteuse de la poésie contemporaine porte en elle. Pro/p(r)ose Magazine ne peut que vous recommander chaleureusement cette lecture de choix.