Ultramarins | Mariette Navarro

Par Karen Cayrat.

Pour reprendre pied dans la rentrée sans pour autant oublier les embruns poétiques de la dolce vita, le dernier ouvrage de Mariette Navarro, Ultramarins, paru chez Quidam éditeur s’annonce comme LA lecture qui pourra encore vous offrir une parenthèse au-delà du tumulte en direction des Antilles.  

Premier roman de la dramaturge, Ultramarins cultive le goût de la mise en scène et de la mise en tension. Il nous embarque à bord d’un cargo, dans un huis-clos sibyllin et nébuleux. 

L’idée de cette excursion sur les flots, est le fruit comme le confie l’autrice :

« d’une résidence en cargo à l’été 2012, mais il ne s’agi[ssait] pas ici de faire le récit de ce voyage ni de tenir un journal de bord. [Mais] plutôt [d’]essay[er],[…], de refaire ce voyage de façon littéraire et subjective, en cherchant la forme d’écriture propre à cette expérience, au trouble physique qu’on peut ressentir sur la mer. » 

Le roman met en avant une protagoniste forte au milieu d’un équipage composé uniquement d’hommes, vingt marins que la commandante supervise avec respect et autorité. Elle est consciente que pour arriver à destination toutes les manœuvres comptent et qu’il leur faut rester sur le qui vive pour parer à tout ce que les flots pourraient leur réserver. Exsangue du quotidien comme des routines, son équipage éprouve le besoin de décompresser, de suspendre le temps l’espace d’un instant. Les moteurs s’arrêtent. Un canot est mis à flot. L’équipage se voit accorder une parenthèse : une baignade. L’expérience est inédite. Personne ne prévoit les dérèglements qui suivront puisqu’une fois remonter à bord du navire, il s’ensuit une série de contretemps et de choses curieuses…Vingt et un marins sont désormais dénombrés, les conditions météorologiques se dégradent, le ciel se couvre, l’embarcation rencontre des difficultés. Le cargo, comme doté d’une volonté propre semble de lui-même ralentir, le redémarrage des machines n’y fait rien…

Dès les premières lignes, le charme s’opère. Mariette Navarro parvient à nous embarquer dans son univers savamment construit. Son écriture poétique, délicate et flexueuse ajoute grandement au plaisir de lecture qui jalonne les pages de cet ouvrage si bien que le lectorat le traversera d’un bout à l’autre sans s’en apercevoir avec alacrité. 

Ode marine, onirique se situant aux lisières du fantastique, Ultramarins porte en lui un penchant certain pour la dérive. Par petites lampées et avec finesse, Mariette Navarro aborde des sujets actuels, féminisme et environnement notamment tout en interrogeant notre rapport au temps, à l’humain, aux béances et vertiges qui nous parcourent, une  « désorientation physique [autant qu’] intime» pour emprunter à l’autrice. 

En pleine mer comme à terre, ce premier roman réussi de Mariette Navarro, Ultramarins saura vous offrir une baignade vivifiante et envoûtante inédite en cette rentrée littéraire, on ne vous en dit pas plus pour ne rien altérer de votre découverte à venir, une lecture qu’on ne peut que vous recommander.


Extrait :

Il y a les vivants, les morts, et les marins.

Ils savent déjà, intimement, à quelle catégorie ils appartiennent, ils n’ont pas vraiment de surprise, pas vraiment de révélation. Ils savent, à chaque endroit où ils se trouvent, s’ils sont à leur place ou s’il n’y sont pas.

Il y a les vivants occupés à construire et les morts calmes au creux des tombes.

Et il y a les marins.