Vi♀lence(s) | Paule Andrau

Par Karen Cayrat.

S’il existe bel et bien un ouvrage qui ne laissera personne indifférent en cette rentrée littéraire, c’est probablement Vi♀lence(s) de Paule Andrau, livre-choc qui paraît aux éditions Maurice Nadeau.

«Les femmes intègrent la violence et cette violence les ronge de l’intérieur » (Andrau, 2021) 

Agrégée de lettres classiques et professeur de Chaire supérieure, Paule Andrau s’est longtemps consacrée à transmettre avant de se tourner pleinement vers l’écriture. Vi♀lence(s) est son premier roman et quel roman !  Jouant avec les points de vue et les voix, Paule Andrau livre un ouvrage féroce où les femmes font conquête de la parole pour dire ces violence(s) avec lesquelles elles grandissent et se construisent dès leur plus jeune âge et qui finalement s’inscrivent au creux de leur être. Violences quotidiennes, familiales, domestiques, sociales, économiques, psychologiques, verbales, physiques, sexuelles… rien ne sera omis et encore moins passé sous silence.

Chambre d’échos comme le dirait Duras, Paule Andrau l’est somme toute, la romancière se propose ici de faire récit de témoignages émotionnellement chargés décrivant méticuleusement ces brutalités qu’endurent les femmes, tout en dressant au passage une critique sociétale puissante. Dénonçant en effet, avec force les inégalités, le sexisme, la domination masculine, le patriarcat dans son ensemble comme le carcan de représentations dans lesquels les femmes sont enfermées, l’autrice déploie une énergie et une écriture brute voire tranchante, intégrant somme toute une part de violence pour mieux la dire, pour combattre le mépris, et l’indifférence qui font rage. Elle se saisit dans le même temps de sujets longtemps considérés comme tabous à l’image des menstruations, de la sexualité, de la charge mentale, de la maternité, de la  ménopause, de la solitude, de la  vieillesse ou encore de l’autocensure.

Dire cette violence inscrite au fond des êtres finalement les rend digne d’exister avec plus de véhémence. Paule Andrau en portant haut la voix de ces femmes rappelle également que ces dernières n’absorbent pas seulement la violence mais la refrènent, en sont tout autant capables notamment en réponse à ce que la société ou certains individus peuvent leur infliger. Ce qui est peut être un tabou encore plus grand. Certaines feront donc de cette violence un moteur, pour tracer leur propre chemin dans l’existence, travaillant avec acharnement pour conquérir ce qu’on leur refuse ou pour défendre les droits de toutes, tandis que d’autres décideront de retourner leur violence face à ceux qui en sont responsables.

Des voix de femmes comme des bribes de destins

« Et si écrire lui donnait de déposer enfin ces confidences et ces non-dits lourds du poids de l’humain qui l’empêchent de vivre elle aussi ? Si écrire c’était déposer entre les mains de tous les autres, dans la conscience de chacun un peu de ces secrets pour les partager enfin ? Les mots, trouver les mots. Peut-être laisser parler ces voix qui s’entrecroisent en elle, les laisser tisser cette toile de vies meurtries, brisées, les laisser faire, juste comme elles viennent, les laisser faire. »

Après avoir passé plusieurs années à agréger des embryons de récits dans une chemise, en attendant de trouver la manière idoine de bâtir à partir de ces voix entendues, écoutées, ou intérieures toutes habitées par la violence, Paule Andrau décide de se laisser porter par ce qui pulse au fond d’elle, un rythme tambour battant qui deviendra le sang de ce patchwork engagé et engageant. Elle esquisse à ces fins un écrin taillé sur mesure. 

S’inspirant des tragédiens grecs, en particulier de l’oeuvre d’Eschyle dont le théâtre tourné vers la monstration de la violence, a eu un retentissement significatif sur la manière dont elle aborde la création, Paule Andrau, construit un récit éclaté d’où se démarquent trois voix de femmes formant un fil d’Ariane sur lequel se greffe une pluralité d’autres voix enchâssées formant un chœur de témoins et martyres. Elles seront d’âges, de milieux différents. Aucune de ces femmes ne sera nommée. L’autrice prend ici le parti de fondre ses personnages dans un anonymat collectif pour mieux décrire la réalité et accentuer les résonances potentielles. Ce qui fonctionne et tient le lectorat en haleine jusqu’au bout.

Par ailleurs, les pages de Vi♀lence(s) parfois crues, sauvages, abrasives voire insoutenables pour certaines ne peuvent que susciter la réaction, la prise de conscience. C’est en tout cas ce que l’on peut souhaiter. Notons également que malgré sa virulence, des accalmies sont accordées aux lecteur/trice-s, essentielles pour reprendre souffle. 

L’ouvrage de Paule Andrau cultive un féminisme puissant et sans concession. Il se nourrit de la violence pour faire violence à son tour. Autant vous dire que cet écrit à la force vive ne plaira pas à tout le monde. La vérité nue comme le timbre dérangera résolument nombre de lecteurs mais il saura aussi sans conteste, pour les mêmes raisons, trouver son public. Une claque dont Pro/p(r)ose Magazine vous recommande de faire l’expérience.

  • Maurice Nadeau Editeur
  • 188 pages
  • ISBN: 2862313041