Les chants de Kiepja | Franck Doyen

Par Philippe Poivret.

Les chants de Kiepja. C’est le titre du dernier opus de Franck Doyen. Mais qui est Kiepja ? Une femme, un pays ? 

Il faut lire le recueil pour comprendre qui est Kiepja, où elle vit puisqu’il s’agit d’une femme. C’est une Selk’nam, peuple qui partage ou a partagé la Terre de Feu, au sud du Chili, avec le peuple Kawesqar. Dense, compacte, profonde, sombre. Ce sont les qualificatifs de la première partie intitulée « eaux ne tombent ». Faite de textes où les phrases s’enchaînent sans jamais laisser le temps au lecteur de respirer, de retrouver le temps de reprendre son souffle, l’atmosphère est crépusculaire. Le ciel est bas et plombé, Kiepja vit seule dans sa hutte sans personne pour la réchauffer et sa langue se perd, tombe dans l’oubli faute de locuteur. C’est bien d’une fin dont il s’agit et Frank Doyen nous la fait voir, entendre, imaginer dans ces textes resserrés en courts paragraphes qui occupent une petite partie de la page comme si le vide était déjà là. Et parfois cette page ne recèle qu’un seul mot, écrit en langue Kawesqar, avec une police plus petite que le texte principal. Pour nous faire comprendre, si besoin était, qu’un peuple et sa langue sont en train de disparaître. Un lexique à la fin de cette première partie permet de savoir ce que ces mots veulent dire. Ils donnent la tonalité de la page. Qjesaw par exemple, c’est la pierre. Le mot Kawesqar est transcrit et écrit avec un alphabet européen mais on sent tout de suite que sa prononciation doit être bien différente de celle qu’un locuteur européen peut imaginer. Frank Doyen est allé chercher tout au bout du continent américain, au-dessus du cap Horn, dans un pays au climat hostile, à la géographie complexe, l’histoire de ces deux peuples auxquels il rend justice et hommage. Car ce sont bien les Européens, c’est-à-dire nous et nos ancêtres, qui ont provoqué leurs disparitions progressives en leur imposant un mode de vie, une religion, une culture et une langue bien loin de leurs traditions et auxquelles il était évident qu’ils ne survivraient pas. 

Les chants de Kiepja, c’est le moment de découvrir ces hommes et ces femmes qui vivent dans une nature hostile. Celui qui est « relégué au rang de bête et qui vogue pourtant depuis des siècles dans de longs hêtres évidés » est encore vivant. Sous ces latitudes, le ciel est forcément gris et bas. Les tempêtes sont là où « s’acharnent déjà les pluies, crevures d’un ciel dégoulinant ». Dans cette grisaille, une couleur fait surface « bleue votre mémoire, les phonèmes sont bleus ». C’est la couleur de l’océan qui s’infiltre dans les canaux de la Terre de Feu. L’eau envahit tout, infiltre toutes les images et toutes les pensées. Les deux peuples tentent de survivre et luttent pour ne pas sombrer définitivement. Il y a un « refus incessant de couler, ni larme, ni sperme, ni rivage comme tombe ».

Mais les Kawesqar et les Selk’man, toujours debout malgré l’adversité nous dit Frank Doyen à la toute dernière page, refusent un destin qui les mènent à la mort. Si loin de notre façon de vivre, Kyasto, Tcelokwe et tous les autres hommes et femmes dont les noms sont cités dans un poème, rêvent de fermer les yeux puis de « les rouvrir dans la clarté du monde ». Il y a donc eu une époque heureuse et elle est encore à possible, à portée de main. Dans ce monde dans lequel nous ne réussirions pas à vivre, elles et eux ont trouvé, trouvent leur bonheur, leur avenir. 

Loin de tout regard misérabiliste, loin de toute complaisance et loin de toute idée de repentance, Franck Doyen nous fait partager, voir, entendre, sentir dans cette première partie, la vie quotidienne, le passé, les espoirs, impasses et angoisses de ces deux peuples. Pleines d’images, d’allusions, sans jamais se contenter de simples descriptions mais en touchant à l’essence même des émotions ressenties par les Kawesqar et les Selk’man, les mots qu’il choisit, les phrases qu’il construit nous placent face à face ou à côté de ces peuples inconnus, face à face ou à côté de celles et ceux que nous ne connaîtrons jamais, que nous ne rencontrerons jamais. Sauf grâce à lui.

Dans la deuxième partie du recueil, Kiepja chante. Et c’est son regard, toute sa vie qui chantent tout au long de ces 21 poèmes. Ils sont tous dédiés soit à la nuit, soit au froid, au vent ou à tout ce qui fait son quotidien, son passé et son avenir. La lune et le soleil, les animaux comme la baleine, le renard roux ou le guanaco sont une partie d’elle-même. Ils sont tous une partie de sa famille. Elle a ainsi un frère que la baleine porte vers elle. Ses enfants sont le phoque ou le caïquen – une oie sauvage-. La nature et Kiepja ne font qu’un. Ils sont au même niveau. Kiepja ne domine pas, elle est au monde de la même façon que la lune, le soleil ou n’importe quel animal. Elle porte la mémoire des disparus, eux aussi sont en elle. Elle sait leur parler et ils vivent à travers elle. Il n’y a pas de passé, de présent ou de futur. Tout se joue dans l’instant présent. Chamane, elle a un savoir ancestral et sait guérir « je sais guérir/celle et celui qui vient » chante-t-elle dans le chant de la guérison. Malgré tout elle est parfaitement consciente d’être une survivante, la dernière d’une lignée, de tout un peuple. « je suis seule / je suis perdue » nous confie-t-elle. Et elle ajoute « le froid est en moi ». Et pourtant, malgré toutes les souffrances et les disparitions, « la lune et le soleil jouent/ je n’ai plus peur/de leur lumière ». Ces trois vers concluent Les chants de Kiedja. Ils laissent entrevoir un avenir, un espoir de voir encore la lune et le soleil jouer. Donc de vivre, de les voir, de faire partie du même monde.

Lire Les chants de Kiepja, c’est faire un long voyage, c’est découvrir une écriture qui respire, se resserre puis se détend. Bouleversant dans son intimité avec Kiepja, femme témoin de son peuple, ce recueil montre que la poésie de Franck Doyen peut nous emmener très loin dans le temps, dans l’espace, dans la construction et dans le développement d’une poésie proche de l’immédiat et qui touche à l’essentiel.


Une contribution de Philippe Poivret, responsable de la rubrique Lire et relire du mensuel franco-italien Passaparola dont nous vous recommandons chaleureusement la lecture.



Bibliographie de Franck Doyen

Sablonchka (roman), éditions Nouvel Attila / Othello (octobre 2019)
Mocha, éditions la Lettre volée (novembre 2018)
Collines, ratures, la Lettre volée (juin 2016)
Champs de lutte, AEncrages&Co (juin 2014)
Littoral, L’Atelier de l’agneau (novembre 2013)
VOUS dans la montagne, Le Dernier Télégramme (2012)
Inventaire de début du jour, L’Atelier de l’agneau (2011)
B.I.O.bio – un désastre autobiographique, Propos/2éditions (2010)
EC / rire au moment où, L’Atelier de l’agneau (ré-édition 2012)
Lettres à la Première Bosse, Propos/2 éditions (2007)

En collections :
L’arrache-lino, éd. Contre-Allées (2005)
Jacques ESSE – Journal d’un pêcheur de frites, IdP éditeur (2004)
Jardins, L’Atelier de l’agneau (2002)
Le MondeFuite, Éditions de l’Heure (2002)
Jacques ESSE – Sixième fragmentation de sable, IdP éditeur (2002)

Franck Doyen assure la direction artistique du festival POEMA avec Sandrine Gironde