Le manège des oubliés | Jacques Josse 

Par Karen Cayrat.

Le manège des oubliés de Jacques Josse paru à l’automne dernier chez Quidam éditeur exulte une poésie maritime qui ne pourra que vous prendre entre ses ressacs.  

Ce recueil, le critique l’a construit avec précision, misant sur son intensité et l’universalisme marqué qu’il porte en lui. Ce sont en effet de courts récits de deux ou trois pages tout au plus qui se succèdent, se tournant vers l’universel comme vers les marges. On en dénombre 27.  

27 histoires qui nous sont contés saisissant des souffles de vie comme de l’instant qui déjà se perd. On ne saura rien ou presque pourtant de ces anonymes, un parti pris des plus pertinent qui ajoute au charme de cette proposition. Rappelons que l’ humanité consacre le noyau dur de l’Œuvre que Jacques Josse construit à travers l’ensemble de ses productions. Le manège des oubliés, n’y fait pas exception, empreint d’une grande empathie mais aussi d’une certaine douceur vis-à-vis de ses personnages, ces regards soustraits, ces invisibles, mis en lumière avec densité, naviguant avec une grande subtilité et délicatesse. 

Les descriptions comme l’esquisse des protagonistes sont, par ailleurs, jaspées d’émotions et de justesse. Amoureux et amoureuses des flots seront servis par l’élan maritime qui traverse ces pages, faisant de la mer elle-même le témoin de ces vies élimées et malmenées qui nous sont dépeintes et que l’Ankou, cette figure spectrale et mythologique que les bretons associent à la mort, menace. 

Poète autant qu’éditeur, l’écriture de Jacques Josse tire partie de ces multiples casquettes, choisissant toujours dans l’infini des possibles de cueillir ce qui nous saisira. Les phrases se succèdent et font mouche. La brièveté se conjugue ici à une force et une maîtrise certaine, faisant de cet opuscule un ouvrage captivant qui saura résonner avec ce que chacun porte en soi.  

La voix que se choisit ici l’écrivain ne verse pas dans misérabilisme, elle possède son propre élan, sa propre force de frappe, une retenue aussi parfois. Surtout, elle nous fait réfléchir sur notre société comme sur des thématiques variées et vives avec en leur centre bien sûr la question de l’altérité, de notre rapport, notre ouverture à l’autre. On sera touché également par cette modestie qui emplie le geste, la poésie présente d’un bout à l’autre malgré tout, s’accrochant à la vie comme à nos maux ou encore ce parfum de mélancolie qui soudain viendra vous caresser au détour de ces récits d’une beauté particulière autant que nécessaire.  

Enfin, les lectrices et lecteurs coutumiers de l’œuvre de Jacques Josse ne sauront pas laissés pour compte, ils sauront apprécier la transtextualité fine qui s’y joue, on débusquera notamment quelques habiles clins d’œil à des ouvrages précédents.  

Une lecture prodigieuse qui ne peut que vous prendre dans ses filets et que nous vous recommandons bien chaleureusement.  


Extrait

« Dans la chambre, il y a l’armoire. Et dans l’armoire, le livre. Tous les soirs, il s’en empare, l’embrasse, le porte délicatement, le pose sur la table et l’ouvre au hasard. À chaque fois, c’est un fragment de territoire inconnu qui s’offre à lui. Il le devine entre les lignes. Le paysage est rude et torturé. Quelques poètes pourraient peut-être le décrire, à condition de ressentir, jusque dans leur corps, l’alchimie secrète qui naît de la pierre, de la terre et de l’eau réunies. Il ne lui faut pas plus d’une page pour entrer dedans. Il part au quart de tour. Sent monter l’odeur de l’iode et du varech0 Se frotte à la rugosité des récifs. »


  • 124 pages
  • ISBN : 2374912337


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