Parce qu’il reste la beauté | Entretien exclusif avec Myriam O.H.

Par Kévin Parisel.

Les mots de Myriam OH m’ont fait penser à cette galerie de portraits que présente Pierre MICHON dans ses Vies minuscules. Ils charrient l’histoire d’êtres de passage, fixés par la langue le temps d’une page, magiquement – comme un carnem – matérialisés et incarnés le temps d’une lecture.

J’ai découvert sa singulière poésie en plein été. Dernier été, à bien des manières – été poétique, pour d’autres. Je ne pensais pas être aussi ému, soudainement. Je ne pensais pas que se dessineraient autant de formes, de sons et de sensations, mais aussi des visages – visages croisés, visage créateur. 

Tant pis si les silhouettes disparaissent, éphémères – à elles, Myriam OH a adossé ce petit quelque chose d’unique qui demeure, comme une étincelle de soleil un soir d’été, qui perce les arbres s’endormant et qui me rappelle combien belle est la vie. 

Cet entretien tente de retracer cette écriture, par nos mots – surtout par ceux de Myriam OH.

Pro/p(r)ose Magazine  : Il est sûrement difficile de se définir au travers des mots, encore plus quand l’accès qu’on peut avoir à ce que vous représentez se situe dans un recueil de poèmes. Mais, au creux des portraits que vous dressez dans Scènes d’intérieur – sans vis-à-vis, quelle image poétique de vous souhaiteriez-vous dessiner ? 

Myriam OH : Il est vrai que ce recueil se prête tout particulièrement à cette réflexion! Scènes d’intérieur sans vis-à-vis annonce 15 portraits, en commençant par interpeller le lecteur. Mais dans chaque portrait, se dessinent encore d’autres visages. Je ne sais pas combien ils sont là-dedans en fin de compte! Comme je ne sais pas combien d’hommes et de femmes sommeillent et jouent en moi! Nous sommes des êtres multiples, et se définir est toujours une question complexe à laquelle on adapte la réponse en fonction du contexte. Peut-être qu’ici, je n’avais plus envie de compromis, mais de livrer l’instant dans son entièreté. D’explorer tous les possibles entre la résignation et les décisions radicales : ce qu’on dit moins puisqu’on le vit !  L’image qui pourrait convenir serait celle d’un flou artistique duquel il faut s’approcher pour observer chaque nuance des visages qui le composent ! De près, on distingue mieux la singularité. De loin, on distingue mieux la cohérence.

Pro/p(r)ose Magazine : A l’aune du recueil Ce n’est pas ce que tu n’as pas dit, mais la manière dont tu t’es tu, vous présentez la poésie comme une entreprise de « gestation ». Gestation du lecteur, à n’en pas douter – mais de quelle gestation la poétesse que vous êtes aujourd’hui est-elle le fruit ? 

Myriam OH : Il y a deux types de « gestations ». Celle en amont, telle qu’évoquée dans la question. Qui est elle-même déjà multiple. S’il y a eu des découvertes poétiques qui m’ont invitée à faire le choix de ce moyen d’expression, c’est en tout premier lieu dans l’émotionnel que les tous premiers poèmes ont pris leur essence. Et je crois que, depuis, la démarche reste la même : mes poèmes s’ancrent le plus souvent dans le quotidien, dans quelque chose que j’ai expérimenté ou dont j’ai été témoin, pour s’en extraire et poser des questions qui proposent dans le même temps des alternatives. Si la formule de base est « émotion + question », être une hypersensible qui ne comprend rien à la vie doit potentiellement aider! Au-delà du point de départ, la forme et le fond évoluent en se nourrissant d’absolument tout ce sur quoi mes cinq sens peuvent se poser le long du chemin. Il y a des rencontres, du quotidien ou artistiques, qui font parfois prendre un tournant radical, mais la plupart du temps il s’agit de petites graines qui germent au gré du temps en soi et influent l’air de rien sur l’écriture. Le deuxième type de gestation, se trouve dans la continuité. Une fois le poème écrit et livré à des yeux (ou oreilles s’il est dit) extérieurs, il fait pourtant toujours partie intégrante de moi. Et les retours qui lui font écho continuent d’alimenter la question de départ pour esquisser de nouveaux possibles. Par ailleurs, je me suis déjà surprise, en relisant d’anciens de mes textes, à y trouver des clés que je n’avais pas forcément conscientisées mais qui, il semblerait puisque c’est figé sur le papier, étaient accessibles depuis longtemps! 

Pro/p(r)ose Magazine : Scènes d’intérieur est comme une Comédie humaine à ciel ouvert et poétique. Pourquoi avoir choisi la matière poétique pour dresser les portraits de quelques caractères que seuls les mots nous laissent deviner ? 

Myriam OH : Cette question rejoint la fin de ma réponse précédente : s’il est évident que notre lecture (d’un livre, du monde) diffère selon le point d’étape où nous nous trouvons dans la vie, la poésie donne un vaste espace d’interprétation à son lecteur. Quand on fait le choix des mots pour embrasser l’artistique, on plie déjà sous leur poids : le sens qu’on leur donne aujourd’hui, celui qu’ils ont endossé.. Mais, finalement, les silences ont une place aussi importante qu’eux, voire ce sont parfois eux qui en disent le plus long. Comme il nous renvoie à nous, au monde.. bref, bien plus loin que les quelques lignes qui nous sont explicitement livrées. Dresser un portrait, c’est déjà tenter de l’enfermer. Ici, l’idée était d’avantage d’esquisser des voies/voix possibles. Et puis, en général la forme s’impose plus qu’elle ne se laisse choisir. L’écriture, c’est aussi ce luxe de jongler avec le conscient et l’inconscient.  Il fait bon, parfois, ne pas chercher à vouloir tout maîtriser, mais se laisser guider vers un choix par une sensation. Qu’on ne saurait tout à fait définir, mais qui est. 

Pro/p(r)ose Magazine :

« le théâtre 

c’est le quotidien qui pose un 

ultimatum

partir ou crever à feu doux il faut 

choisir » 

Il transparaît dans ces portraits qu’il s’agit d’individus à l’aune, au seuil d’un gouffre – celui de l’avenir désiré, celui du passé perdu, celui de l’inconnu, celui du trop-connu devenu vertigineux. Quel pouvoir donnez-vous aux mots qu’il s’agit de se poser sur ce moment juste avant la chute ? 

Myriam OH : Les changements de vie me fascinent, comme ils fascinent beaucoup de gens je crois. On écoute de loin les témoignages en se disant « si j’avais le courage… ». Alors qu’en réalité, nous sommes des êtres vivants, donc dans un perpétuel mouvement. Il y a quelque chose d’incompréhensible dans le fait de s’accrocher de toutes ses forces à une situation qu’on ne connaît que trop et qui ne nous convient plus, plutôt que d’expérimenter cet inconnu qui nous fait autant envie qu’il nous fait peur. Et puis, c’est généralement mal vu « les grands virages ». On parle de « coups de folie », voire « d’inconscience » ou « d’égoïsme » quand ça implique d’autres personnes que celle qui se lance. Mais la vie est plutôt bien fichue et, si on ne les provoque pas, les bouleversements s’imposent à nous. Parfois plus violemment. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit ensuite de reconstruire sa réalité. Et je crois que, pour ça, les mots sont essentiels. Pour soi et pour l’entourage qui, s’il reste sur la rive, ne parle plus tout à fait le même langage. 

Me concernant, les mots ne viennent jamais dans ces « entre-deux » : c’est le moment des conciliations internes, du faire et du laisser faire. Mais pour poser les mots, il me faut un peu de « stabilité ». Pour parler de la chute, j’ai besoin d’en être revenue et d’avoir pris un peu de distance avec elle. Même s’il faudra jouer au jeu de se remettre « dans l’état de » pour exprimer la sensation au plus juste. 

Pro/p(r)ose Magazine : « loïc a appris à danser ». Écrire de la poésie, est-ce danser ?  

Myriam OH : Toute forme d’art n’est qu’un choix de langage pour tenter d’exprimer l’indicible. En ce sens : la poésie, c’est danser et danser, c’est de la poésie! Les deux nécessitent de l’envie et du travail. A la différence près qu’à l’origine la poésie n’expose pas l’artiste. On peut très bien faire circuler la poésie depuis sa grotte sans jamais se montrer.. pour la danse, c’est un peu plus compliqué de ne pas exposer le corps, même si ce n’est que virtuellement. Mais, oui, la poésie, c’est danser. Avec soi peut-être d’abord, avec ce que l’on expérimente et ce que l’on imagine, avec le monde dans lequel on évolue, avec les autres dont on se nourrit.. Parfois un slow langoureux, parfois un rock endiablé, parfois une expérimentation dont on n’a aucune idée de si elle mènera à une chorégraphie harmonieuse. 

Cette question m’interpelle tout particulièrement. Le rapport au corps transparaît dans beaucoup de travaux poétiques – et celui que j’entretiens avec le mien est assez conflictuel. Si j’ai fait le choix de la scène, par le théâtre d’abord et maintenant les projets de spoken word, c’est aussi peut-être en partie pour travailler là-dessus. J’ai déjà fait des collaborations artistiques avec des danseurs (pour du spectacle vivant il y a quelques années, et plus récemment pour un vidéo-poème). Comme tout ce que je ne maîtrise pas, la danse m’impressionne. La capacité qu’ont ceux qui ont fait le choix d’utiliser leur propre corps comme outil pour communiquer, et ce qu’ils peuvent lui faire faire relève un peu de la magie pour moi. Et je crois que c’est un moyen d’expression auquel j’aimerais m’essayer.

Pro/p(r)ose Magazine :

« loïc a appris à parler à quarante ans 

précisément

on a les naissances qu’on peut 

on a les petites morts dont on 

revient

bancal » 

La lecture de la poésie est un exercice périlleux, intime – on s’y casse plus d’une dent – comme Richard. Quelle habitude – quel rituel, en somme – de lecture poétique avez-vous ? 

Myriam OH : Je ne sais pas si on peut parler d’habitude ou de rituel – c’est ce que j’essaye de fuir le plus possible dans la vie en général. Peut-être plutôt de « cycles ». Ce qui est chouette, avec la poésie, c’est qu’il y en a autant de formes que de poètes.. et qu’il en reste tout autant à inventer. J’en lis beaucoup sur les réseaux sociaux, qui sont indéniablement de fabuleux outils pour les découvertes. De temps en temps, on tombe sur des perles qu’on finit pas suivre assidûment, puis dont on achète un recueil quand ils se frottent à la forme papier. Concernant la poésie moins contemporaine, il m’arrive parfois de me prendre un temps pour flâner en librairie avec une liste d’auteurs que j’ai envie de découvrir, puis de repartir avec un peu plus que prévu en fonction des extraits lus sur place. Et puis, il y a naturellement les revues.. dans lesquels mes mots ont débarqué depuis un peu moins d’un an. Ce qui permet encore d’autres découvertes, tant dans le contenu que dans la manière de lire. Pour ce qui est de l’acte de lire en lui-même, il me semble qu’il s’agit souvent d’une transition. Parce que j’ai terminé, que je viens d’arriver au bout de quelque chose et que je sens qu’il faut reprendre des forces. Se nourrir. On peut faire un parallèle avec le repas qu’on peut prendre à heures fixes par habitude, par gourmandise aussi.. ou basiquement par faim. Pour moi, c’est la fonction vitale.


Pour poursuivre votre (re)découverte de l’oeuvre de Myriam O.H. nous vous recommandons de poursuivre par une lecture de quelques unes de ces créations précédemment publiées entre nos pages ici et ou encore .