Dio, histoire d’une insurrection cybernétique | Anthropie

Par Karen Cayrat. 

Dio, histoire d’une insurrection cybernétique est une réécriture des Bacchantes d’Euripide proposée par le collectif d’écriture audiovisuelle Anthropie (en complicité avec les éditions Abrüpt). 

Nous pourrions aisément, pour vous parler de ce texte précieux et indocile, abriter notre regard sous celui de l’analyse, de l’hypothèse. Nous pointerions les forces de cette lecture, en livrerions quelques clefs, dévoilerions quelques unes des sybilles qui lui appartiennent. Nous resterions objectifs. Seulement nous ne ferons rien de tout cela dans l’article qui suit. Vous lectrices et lecteurs ne seraient pas pour autant laissés pour compte. Il vous suffirait de nous faire confiance, de vous laisser porter, de déceler dans nos cris de révolte une voix amie, tapissée de luttes et d’idéaux en partage. Il vous suffirait d’être piqués de curiosité, impatient.e.s déjà devant le monceau que vous apercevriez dans l’oeil de votre longue vue.  

Le collectif Anthropie est un collectif engagé et engageant dont les rangs vont croissant et s’agitent dans un perpétuel mouvement. Les artistes multiples et anonymes qui le compose se présentent en ces termes : 

“nous sommes légion nous sommes celleux qui ont un droit à l’abstraction celleux qui produisent de nouvelles perceptions de nouvelles sensations hackées à partir de données brutes et quel que soit le code il nous faut le transformer changer le langage de la programmation de la poésie des mathématiques de la musique des courbes et des couleurs nous pouvons tous-tes devenir le fruit des pierres qui sonnent le chaos. “ 

Actions féministes, antisexistes, contre les restrictions des libertés, seul ou en partenariat avec d’autres instances, dans le cadre de manifestation ou de sa propre initiative, le collectif Anthropie se fait chambre d’échos et de luttes, organise l’insurrection au moyen de formats choraux, incisifs et d’une écriture au couteau, tranchante, authentique, moralisatrice oui mais assumée. Il nous faudrait plus d’un article pour rendre compte de la richesse littéraire et artistique que propose Anthropie, à la pointe des écritures et cultures numériques avec lesquelles le collectif ne cesse de jouer, reprenant leurs codes pour mieux les subvertir, fervent défenseur d’une “hacklitérature” et d’un “hacktivisme” qui en sont encore à leur début mais dont la quintessance est d’ores et déjà en place, efficace, impactante. Le web littéraire devient alors avec eux, un espace anarchique, d’insoumission, d’indignation, de révolte, pointant la déliquescence toujours plus aigue de nos sociétés, les plaies et les maux qui en résultent, la violence qui incrémente le quotidien. Appel à la prise de conscience, au soulèvement, à la participation, à l’espoir aussi, l’art en partage tente d’esquisser un élan, de détricoter les discours, les injonctions en vue d’un (contre-)système plus vertueux. Il n’y a plus de temps à perdre. En témoigne, la préface de Dio :  

“Nous n’avons plus le temps. Et qui croit encore que l’écriture puisse sauver quoi que ce soit ? Mais par amour et un peu par impuissance aussi, on va quand même essayer. Avec nos sentiments, nos défaillances cognitives, nos culpabilités, nous ne sommes pas à la hauteur de nos propres catastrophes, pas capables d’affronter — même de comprendre — la violence de nos structures. Nous sommes brisé-e-s, mentalement instables, au bord de l’extinction, surveillé-e-s, guidé-e-s dans nos comportements, essoufflé-e-s dans nos consciences, attaqué-e-s dans nos différences. Notre urgence c’est de dire, de devenir frontal, d’inscrire les mots directement dans les visages […] Si nous voulons essayer de partager quelque chose, il faut tenter de tout raconter, dire la naissance du monde, la transformation générale et la victoire insurrectionnelle. Notre seul espoir de faire communauté, c’est le foisonnement, c’est la vitesse, c’est le désordre […] “ 

Réécriture vive, à propos, moderne, résonnant pleinement avec notre époque comme les temps que nous traversons. Dio nous appelle à faire front, à nous recentrer sur ce qui compte véritablement. Les liens qui nous unissent, que nous construisons. Souvent montré du doigts ou attaqué de toutes parts pour ses effets négatifs, rappelons-nous que l’espace et les outils numériques peuvent aussi, lorsqu’ils s’avèrent bien utilisés, générer du positif, en être la source, participer à fédérer, à agir, d’aucuns semblent trop souvent l’oublier. Fort heureusement ce n’est pas le cas d’Anthropie, qui en complicité des éditions Abrüpt, sait tirer avantage de cela. (Ro)bot, antilivre, livre, générateur, performances, vidéos, stickers, réticulé sur les réseaux sociaux…plusieurs formes offrent à Dio une vie hors du temps et des sentiers battus, facilitant son partage et la dissémination de ses mots, de ses images, de ses idées. 

Le capitalisme est ici — entres autres — l’une des principales cibles de ce court opuscule. « L’argent est une chimère. » Notre société nous pousse à courir après quoi ? Pour qui, pour quoi ? Elle nous détourne, nous aliène, nous enjoint à devenir autre que nous sommes, à nous perdre en route pour mieux la servir. D’années en années, les conséquences des discours vides de sens essaimés ça et là, des injustices, du manque de foi en l’humanité. Ce qui devrait être en puissance n’est plus suivi, n’est même plus envisagé, un horizon si lointain qui paraît insurmontable. Les belles promesses du siècle des Lumières sont passées à la trappe, l’obscurantisme renaît, gagne du terrain, on le regarde faire.  

Si « ce livre n’a pas de prix » et « n’appartient à personne puisqu’il n’a pas de valeur. » (bien commun donc) c’est justement parce qu’il est tapissé de vérités, mais aussi et surtout d’espoirs. Il nous rappelle que nous ne sommes pas seuls, que d’autres éprouvent exactement ce qui nous traverse, que les mots ou l’art que nous cultivons que nous forgeons ne sont pas vains puisqu’ils essayent, tentent malgré tout de nous sauver, apparaissent comme des sources de résistances. Ce livre pourra être acquis gratuitement dans son format antilivre (en pdf, html ou git) ou pour un prix de soutien depuis l’échoppe des éditions Abrüpt qui contribuera à financer d’autres actions. Vous pourrez aussi le trouver/le “voler” directement dans l’espace public.  

Une expérience participative : “C’est une proposition : vole ce livre “  

Vous aussi prenez part à l’insurrection, imprimez par exemple la préface à l’édition papier intitulée directement dans les visages, doux pamphlet à faire rayonner partout qui deviendra alors un pamphlet sympathique à glisser dans l’espace public. Il est également possible d’écrire au collectif pour recevoir et disséminer des exemplaires partout autour de vous de Dio… à noter que dans le Grand Est, nos lectrices et lecteurs pourront retrouver quelques exemplaires disséminés ça et là… 

  • Edition : abrüpt.
  • Pages : 64
  • ISBN : 978-3-0361-0101-9