Architectures de mémoire | Sous la direction de Jean Marie Dallet & Bertrand Gervais  

Par Karen Cayrat.

Alors qu’il y a tout juste quelques mois, les presses du réel et eur ArTec sortaient une édition numérique en langue anglaise de ce même ouvrage, Pro/p(r)ose Magazine vous propose de revernir sur cet essai collectif dense et pertinent, Architectures de mémoire sous la direction de Jean Marie Dallet, artiste théoricien et commissaire d’exposition, chercheur au laboratoire AIAC de l’université Paris 8 Vincennes et Bertrand Gervais, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les arts et les littératures numériques et directeur du laboratoire NT2. 

Fruit de plusieurs années de travail et de recherches, la publication d’Architectures de mémoire, fait suite à une série de rencontres, événements artistiques et scientifiques organisés de concert par les porteurs du projet et leurs partenaires dès 2014. C’est en effet, dans un écrin très élégant et richement illustré, que cet essai collectif porté par les chercheurs Jean Marie Dallet et Bertrand Gervais, se déploie, réfléchissant à la question de la mémoire/des archives à une époque charnière où cohabite culture du livre et culture de l’écran. L’ouvrage passe au crible les architectures complexes des nouveaux « palais de mémoire », des bibliothèques, archives et musées aux structures informatiques, bases de données et fermes de serveurs qui alimentent le flux de données sur le réseau. Et pose au fond cette interrogation centrale : comment la culture numérique et les architectures de mémoire qui lui sont spécifiques contribuent-elles à opérer une mue de notre esprit, de nos arts, comme de nos pratiques de création ou d’exposition ?  

Pour le découvrir, le lectorat circulera habillement à travers les dédales que construit l’ouvrage reposant sur trois strates intitulées Eléments d’une architecture, Visites guidées, et Occupation des sols, trois espaces permettant d’explorer trois types d’architectures différentes qu’elles soient imaginées, construites ou mises à l’épreuves. Si la première partie s’emploie davantage à poser un cadre destiné à mettre au jour les composantes des architectures de mémoire, dans une perspective historique où l’archéologie des médias prend toute sa place et tout son sens, s’intéressant aux bouleversements épistémologiques produits par le numérique sur les savoirs, les savoir-faire et les savoir-vivre ; la deuxième étape vient explorer un vaste ensemble de projets d’expositions et de bases de données arborant des formes réelles ou virtuelles selon les mises en scène ou en ligne qu’ils prévoient. Elle aura pour point d’orgue des réflexions autour de la notion d’Atlas, du renouvellement de nos manières d’écrire et de concevoir des histoires où interactivité, hypertextualité, travail avec l’algorithme ou bases de données occupent une place prépondérante, avant de nous entraîner vers le cinéma émotif ou le traitement de figures étonnantes de la mémoire comme celle de Godzilla. Enfin, le dernier pan de l’essai, Occupation des sols s’attache à analyser plus profondément encore le caractère critique et esthétique des actuelles architectures de mémoire, en mettant l’accent sur les modes de localisation de la mémoire, sa schématisation, ses représentations, ses ramifications, ses pouvoirs. 

Précisons que cet ouvrage érudit n’intéressera pas seulement les chercheurs, il saura également toucher les dilettantes et curieux. Pour cause, il rassemble des contributions toutes plus intéressantes les unes que les autres de Olivier Asselin, Marie-Laure Cazin, Georges Didi-Huberman, Larisa Dryansky, Marie Fraser, Bertrand Gervais, Arno Gisinger, Emmanuel Guez, George Legrady, Patrick Nardin, Vincent Puig, le collectif d’artistes Sliders_lab (Frédéric Curien, Jean-Marie Dallet), Pierre J. Truchot. Par ailleurs, il est à noter que l’une des principales forces de cet essai réside probablement dans le fait que celui-ci ne se focalise pas uniquement sur la théorie mais se dote également d’analyses fines et d’expériences d’artistes, une plus-value non négligeable.  

Un essentiel à la fois intéressant et enrichissant à garder en mémoire et en bibliothèque que Pro/p(r)ose Magazine vous recommande.