Les secrets (de fabrication) du Manuscrit MS620 : Interview exclusive avec Claire Bauchart

Par Karen Cayrat.

Depuis le début de sa carrière littéraire, Claire Bauchart entretient l’art du mystère avec dextérité. Son nouveau roman, Le Manuscrit MS620 n’y fait pas exception bien qu’il marque un tournant dans le parcours de l’écrivaine. Pro/p(r)ose Magazine vous propose de (re)découvrir cet ouvrage riche d’aventures et idéal pour l’été tout en perçant à jour ses secrets (de fabrication) à travers une interview exclusive.

Pro/p(r)ose Magazine : Vous êtes écrivaine et journaliste. Vous publiez chez Filatures un roman dense Le Manuscrit MS620 qui retrace sur trois époques différentes l’histoire et les tentatives de déchiffrements d’un étrange manuscrit fictif composé a priori d’un dialecte latin et d’illustrations faisant penser à un rébus ou à des croquis, esquissé par une poétesse de Nouvelle Calédonie alors au bagne. Les premières questions qui nous viennent en (re)découvrant votre ouvrage au regard de cette intrigue complexe concerne votre processus de création. Comment avez-vous pensé, abordé, mis en œuvre l’écriture de ce roman ambitieux ? Comment avez-vous imaginé au départ le code dudit manuscrit, l’énigme à résoudre ? Comment vous y êtes vous prise pour composer les différentes parties, croiser les récits ? Et composer vos personnages, les protagonistes étant toutes très différentes des unes des autres, mais esquisse aussi des portraits résolument plausibles, réalistes, modernes, ce qui n’est pas si évident que cela à réaliser lorsque l’on écrit. Racontez-nous. 

Claire Bauchart  : Bonjour Pro/p(r)ose et merci beaucoup pour cette interview ! 

Ce roman m’a été inspirée par une affaire découverte au hasard de mes lectures : celle du manuscrit de Voynich. De quoi s’agit-il ? En 1912, un antiquaire polonais, Wilfried Voynich, déniche dans une bibliothèque jésuite du fin fond de l’Italie un texte ancien rédigé dans un dialecte qu’il ne reconnaît pas, ponctué de dessins de plantes mystérieuses. Forcément, cela l’intrigue ! Il tente, sans succès, de le traduire. Dès 1969, sa trouvaille est hébergée dans la bibliothèque des livres rares de l’université de Yale, dans le Connecticut, sous le nom MS408. Aujourd’hui encore, le mystère reste entier ! 

Je me suis très librement inspirée de cette affaire : j’ai imaginé un écrit indéchiffrable, élaboré à partir de trois codes renfermant la clé de l’énigme du roman. Pour les composer, je me suis longuement documentée sur l’histoire des sociétés secrètes, des francs-maçons. La lecture d’un roman de Jules Verne, La Jangada, construit autour du décryptage d’un message, m’a également stimulée.

Quant aux personnages, j’ai passé un temps conséquent à les façonner, en particulier les trois femmes au centre de l’intrigue : Suzanne, libraire à Nouméa, Bérénice, mathématicienne expatriée à Singapour et Hortense, étudiante en échange à Washington DC. Toutes cherchent à atteindre leur but, malgré les embûches auxquelles elles sont confrontées. Pour les forger, je me suis inspirée de celles qui m’entourent ou que j’ai eu l’occasion de rencontrer au cours de mon parcours. Bérénice est brillante, mais a du mal à s’affirmer dans la vie professionnelle. Hortense a, au contraire, une assurance exagérée qui peut parfois la desservir et qui vient combler un manque affectif. Suzanne appartient, elle, à l’ancienne génération, celle qui s’est battue pour acquérir des droits fondamentaux. En cela, elle est éprise d’une liberté dont elle mesure pleinement la valeur.

Pro/p(r)ose Magazine : Ce roman touche des topos et questions multiples mais il mêle aussi différents genres littéraires. On l’a dit c’est un roman ambitieux que vous portez là, avec outre son côté ludique, accessible, divertissant, en toile de fond une ode à la littérature, des réflexions sur l’écriture, la lecture, la science mais aussi des réflexions concentrée autour du féminisme, du militantisme, de l’évolution de notre société. Un goût pour les sujets forts, l’enquête et l’engagement qui d’ouvrage en ouvrage s’accentue pour notre plus grand plaisir. Comment avez vous composé avec tout cela dans le cadre de ce projet ?

Claire Bauchart : Il est vrai que j’aborde, en filigrane du texte, des questions récurrentes, et sans cesse d’actualité, comme celles du féminisme, du militantisme, etc. Ces thématiques structurantes se sont imposées au fil de l’écriture, notamment lorsque j’ai travaillé les personnalités des protagonistes : quels sont les sujets qui les animent, leurs principales préoccupations, les références auxquelles ils s’accrochent, les causes pour lesquelles ils sont prêts à se battre…

Généralement, j’aime m’inspirer du réel pour inventer des histoires : pour moi, saupoudrer des faits avérés de fiction est toujours intéressant, car cela permet d’imaginer la vie en plus grand, avec plus de panache. 

Par ailleurs, en tant que lectrice, j’ai un intérêt pour les enquêtes qui nous transportent loin de notre quotidien, dans d’autres univers, nous plongent dans certaines coulisses… Parmi les visages du féminisme ou de la science figurent des personnages rocambolesques, hauts en couleur, dont certains s’élèvent à l’occasion d’affaires tandis que d’autres tombent. En parallèle, certains événements bien réels offrent des rebondissements inattendus. Tout cela constitue une matière formidable qui fait travailler l’imaginaire. 

Ainsi, pour ce livre, outre le Manuscrit de Voynich, je me suis également inspirée de Louise Michel pour construire Hertal Mertil, romancière enfermée au bagne qui laisse derrière elle le texte codé au centre de l’histoire. 

Pro/p(r)ose Magazine : Outre certaines de vos publications engagées autour des femmes (ex Moi, Lilou, hors-la-loi par amour) vous évoluez habituellement du côté de la littérature noire, en composant des thrillers subtiles et bien menés, je pense par exemple à votre précédent livre, Le crépuscule du paon mais cela pourrait concerner Ambitions Assassines, qui vous permettent de porter avec acuité un regard critique sur nos sociétés notamment sur les plans politique ou économique, chose que le roman noir permet peut-être avec une plus grande liberté de ce point de vue. Si le Manuscrit MS620 reste proche de ce genre littéraire, par le mystère qu’il propose de résoudre, il me semble que ses frontières sont moins fermes, plus poreuses, on pourrait y percevoir un certain glissement ou tout du moins un pas, une ouverture vers la littérature blanche. On y perçoit une attention particulière à la langue, encore plus qu’à l’accoutumée et un style qui tend également à s’affirmer. Qu’en est-il ? Comment envisagez-vous votre rapport à la langue ? 

Claire Bauchart : Effectivement, Le manuscrit MS620 est différent de mes deux précédents romans, même si ces trois textes reposent sur un dénominateur commun : une enquête à résoudre, un mystère à élucider. 

Cela étant dit, j’ai commencé à écrire mon dernier livre après le premier confinement. À cette époque, j’avais, comme beaucoup j’imagine, des envies d’ailleurs, d’autres horizons. Contrairement à Ambitions assassines et au Crépuscule du Paon dont les intrigues se situent en région parisienne, j’ai cherché avant tout, à travers ce nouveau récit, à proposer une histoire qui permette de s’évader, en offrant un voyage à la fois géographique et temporel: les personnages évoluent sur des continents distincts, étant entendu que chaque pays n’est pas choisi au hasard et a un lien direct avec l’énigme ! Les époques, elles aussi, s’entremêlent : cela était le cas également dans mon tout premier roman, Valsent les jours, paru en 2016. Réitérer cet exercice m’a beaucoup amusée… je pense donc que cela ne sera pas la dernière fois ! 

D’autre part, Le manuscrit MS620 accorde une place plus grande à la littérature. D’une certaine manière, la littérature constitue un maillon essentiel de l’intrigue : l’une des héroïnes est écrivaine, l’autre libraire, un troisième est linguiste… L’un des livres de Jules Verne constitue même l’une des pierres angulaires de l’enquête. Tous ces éléments m’ont incitée à donner à ce texte une dimension plus littéraire que les précédents.

Pro/p(r)ose Magazine :  Enfin dernières questions et pas des moindres : qu’est-ce qu’un.e écrivain.e, aujourd’hui Claire Bauchart ? Et que peut selon vous la littérature  ? 

Claire Bauchart : A mon sens, un écrivain s’inspire en permanence de ce qui l’entoure, de ce qui lui procure de la joie, du chagrin, de la colère ou encore de l’énervement. Tout, même la moindre scène du quotidien, peut infuser l’imaginaire d’un auteur. Ensuite, le roman est le terrain de la fantaisie, de la créativité. 

La littérature permet un nombre infini de choses, mais, pour moi, elle a surtout le pouvoir de nous faire changer de peau, d’inventer une réalité différente, augmentée… En quelque sorte, la fiction, c’est un peu la vie avec plus de peps ! C’est d’ailleurs ce à quoi s’attèlent beaucoup d’écrivains ou même de scénaristes en romançant les coulisses de certains milieux. Avec parfois beaucoup de succès !  Je pense à la bande-dessinée Quai d’Orsay par exemple, ou à certaines séries: Borgen, le Bureau des Légendes, House of Cards pour ne citer qu’elles.

Pro/p(r)ose Magazine : Merci Claire d’avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions. Nous rappelons à nos lectrices et lecteurs que votre nouveau roman Le Manuscrit MS620, est disponible dans toute bonne librairie. Quels sont vos projets après la parution de ce dernier et que pouvons -nous vous souhaiter pour la suite ? 

Claire Bauchart  : Je pense que le souhait le plus cher d’un romancier est que son livre rencontre des lecteurs, même des mois ou des années après sa sortie, une fois la phase de promotion passée. J’aimerais donc que Le manuscrit MS620 continue son chemin le plus longtemps possible… !  Tout en continuant d’écrire, bien sûr… !