« Se situer à l’échelle d’un quartier-monde, c’est là un geste éditorial qui nous inspire dans notre intention » : Rencontre exclusive avec les éditions  Ròt-Bò-Krik

Par Karen Cayrat.

Jeune maison d’édition indépendante et polyphonique, Ròt-Bò-Krik se dévoile avec deux premiers titres singuliers au catalogue : Dieu t’a créé, tu as crié… ! de Michel Alimeck et Archéologie des trous de Stacy Hardy. Des choix audacieux qui donne le ton d’un éditeur à suivre. Piqué par la curiosité Pro/p(r)ose Magazine a eu envie d’en savoir plus et vous propose une interview exclusive pour mieux le (re)découvrir.

Pro/p(r)ose Magazine :  Première question et pas des moindres comment avez-vous eu envie de vous lancer dans cette aventure de l’édition et comment avez-vous concrétisé cette envie ? 

Les éditions Ròt-Bò-Krik : Au départ, nous sommes quatre ami·e·s, qui avons tous et toutes un rapport avec la question de l’édition. Mathieu Kleyebe Abonnenc, artiste et cinéaste, coordonne depuis 2018 la collection « Culture » chez l’éditeur parisien B42. Sarah Frioux-Salgas, responsable des archives au Musée du Quai Branly, a coordonné la collection « Déborder » aux Nouvelles éditions Place. Dominique Malaquais, historienne de l’art et politiste, a aussi exercée comme éditrice et traductrice. Jean-Baptiste Naudy, traducteur, a également animé cette même collection « Déborder ».

En nous intéressant aux mêmes objets éditoriaux étranges, décentrés par rapport au canevas français, parfois difficiles à publier dans les différents contextes que nous connaissions, nous avons eu envie de créer une structure qui nous permettrait de développer ensemble cet intérêt commun qui est devenu la ligne éditoriale des éditions Ròt-Bò-Krik. C’est aussi sur la foi de ce décentrement que nous avons choisi d’installer notre maison d’édition à Sète, au bord de la Méditerranée. Un port d’entrée et un point de départ.

Tout au long de l’été 2021, nous avons élaboré ensemble les principes et les grandes orientations éditoriales, graphiques, esthétiques et politiques de cette maison d’édition. Quand Dominique Malaquais est décédée en octobre dernier, après nous être difficilement relevé·e·s de notre accablement, nous avons décidé de poursuivre notre projet, en maintenant l’esprit dans lequel nous l’avions imaginé avec elle.

Pro/p(r)ose Magazine : Quels sont votre démarche, votre ligne, votre souhait ? Comment sélectionnez-vous vos textes ?

Les éditions Ròt-Bò-Krik  : Dès le départ, nous avons fait le constat de la quantité de livres importants dans nos parcours respectifs qui n’existaient pas ou plus dans le contexte francophone. Bien que venant chacun·e d’horizons et de méthodologies différentes, nous avons à certains égards en commun un même domaine de recherche, au croisement de l’histoire de l’internationalisme anticolonial, des élaborations théoriques décoloniales, et de l’immense vigueur des créations littéraires du sud global, dans son rapport aussi délicat qu’émancipé aux langues impériales. Un certain rapport au monde et à la politique par le biais de la traduction, linguistique ou contextuelle. Où la notion de décalage permet de produire des autonomies mais aussi des partages.

Par ailleurs, nous avons voulu nous défaire des catégories habituelles par lesquelles sont classifiés les objets éditoriaux, qui doivent relever de la fiction ou bien de la théorie, de la littérature ou bien du document, de la recherche ou bien de l’expérimentation. Si ces catégories sont aussi relatives que structurantes, il nous a néanmoins semblé que la plupart des textes qui nous interpellaient existaient entre les dénominations, qu’ils étaient souvent des hybrides, et que dans leurs grandes différences, ils se faisaient néanmoins souvent écho. Des échos déformés, des échos parcellaires, mais des échos quand même.

C’est ainsi que nous avons décidé d’une part de ne pas avoir de collections, d’autre part de publier toujours deux livres à la fois, l’un relevant plutôt du champ de la fiction, l’autre plutôt de champ de la non-fiction, tout étant dans le « plutôt », et venant chacun de deux lieux différents du monde, bien qu’étant liés par des questionnements comparables.

Ainsi de nouveau, le principe du décalage, décalage par rapport aux catégories du livre, décalage dans les provenances géographiques des textes, décalage dans le temps aussi, puisque ces carambolages permettent aussi de relier les temps, en publiant ensemble un livre plus ancien et un livre contemporain, ou deux livres évoquant une même période mais depuis deux époques d’écriture différentes.

Et dans le décalage, il y a aussi la notion de décentrement, puisqu’il s’agit pour nous d’apporter dans un contexte particulier, celui de la France contemporaine, des voix et des visions venues d’ailleurs, d’une multiplicité d’ailleurs, pour éclairer les enjeux et les luttes qui sont les nôtres ici.

Cette orientation éditoriale se retrouve en quelque sorte dans nos choix graphiques. Nous avons par exemple choisi d’illustrer les couvertures de chacune de nos publications de motifs conçus par William Morris, touche à tout utopiste de la fin du 19e siècle, tout à la fois artiste, éditeur, typographe, romancier, essayiste, qui développa son art à la jonction des pratiques culturelles populaires et d’une esthétique au service de l’émancipation politique. De même, tous nos livres sont composés en ITC Souvenir, une police de caractères recréée en 1967 par le légendaire typographe américain Ed Benguiat, emblématique du style graphique de la contre-culture de l’après 1968. Par l’évocation de ces différentes époques, il s’agit aussi de se référer à différentes pratiques éditoriales marquées par un puissant engagement émancipateur et qui nous inspirent.

Pro/p(r)ose Magazine : Dans la page de présentation de votre site on peut lire : “Ròt-Bò-Krik est l’ancien nom du quartier de la Crique à Cayenne, en Guyane, le quartier hors la ville coloniale. À la fin des années 1970, ce fut aussi le nom que se donna une revue anticolonialiste, créée par Shaka Karebu (ex-Michel Kapel), qui se voulait un écho et une actualisation de la lutte tricontinentale. À l’image de cette revue de politique et de poésie qui permit de dire une autre Guyane, Ròt-Bò-Krik veut diffuser des mots de tous les continents pour raviver les feux dans notre crique à nous.”  Comment vous est venue l’idée de reprendre ce nom pour votre maison d’édition ? Pourquoi cette envie de se placer dans ce sillage pour ouvrir le vôtre ?

Les éditions Ròt-Bò-Krik : La référence à la revue Ròt-Bò-Krik Révolution a été si centrale pour nous que nous l’avons choisi comme nom pour la maison d’édition. C’est que l’ensemble de notre perspective éditoriale nous semble être contenue dans le principe même de cette revue. Au mitan des années 1970, Shaka Karebu (ex-Michel Kapel) créa cette revue avec comme intention principale d’apporter la perspective tricontinentaliste dans le contexte guyanais. La Tricontinentale fut cette structure de solidarité anticoloniale réunissant des organisations américaines, africaines et asiatiques dans un effort partagé de reconfiguration des relations de pouvoir internationales, centré autour de la possibilité d’une révolution anticoloniale socialiste. L’enjeu de la revue Ròt-Bò-Krik Révolution était autant d’explorer les enjeux de la Tricontinentale que de les translater à un contexte très singulier, celui de la Guyane sous domination coloniale française. Donc travailler localement une problématique plurielle et globale.

Ròt-Bò-Krik ( « L’autre bout de la crique » en créole guyanais) est l’ancien nom du quartier de La Crique à Cayenne, qui fut historiquement à l’extérieur de la ville coloniale, le lieu de rencontre et de vie de toutes les populations reléguées à la marge de la logique impériale. La revue considérait que c’était dans ce type de quartier, creuset interlope et cosmopolite, que se trouvait la libération à venir du peuple guyanais. Se situer à l’échelle d’un quartier-monde, c’est là un geste éditorial qui nous inspire dans notre intention, celle d’apporter à notre quartier du monde à nous, la France contemporaine, des énergies libératrices sous le sceau de la différence, de lieu, de temps, de perspective, de formes de luttes.

En outre, la revue Ròt-Bò-Krik Révolution avait pour principe de publier sur le même plan tout type de contribution, du pamphlet à l’article d’actualité, du poème au discours. Principe que nous reprenons en fusionnant les catégories éditoriales.

Utiliser un nom créole dans un contexte francophone, c’est aussi redire l’étrangeté de toute langue, son étrangéité et sa porosité à tout ce qui l’excède. Utiliser le vieux nom d’un quartier qui fait l’en-dehors d’une ville coloniale française, c’est aussi rappeler que, si la colonialité est une articulation centrale du monde dans lequel nous vivons, si la plupart des construits culturels et intellectuels d’aujourd’hui relèvent de cette colonialité inventée par l’Occident, et si bien des émancipations contemporaines passent par des perspectives décoloniales, la logique strictement coloniale existe toujours bel et bien. Et à ce titre, la France, en Guyane comme dans bien des ailleurs, en est un acteur particulièrement notable.

Pro/p(r)ose Magazine : Votre catalogue comprend pour l’instant deux titres : Dieu t’a crée tu as crié…! de Michel Alimeck et Archéologie des Trous de Stacy Hardy qu’est ce qui vous a séduit à la lecture de ces deux manuscrits et en quelque mots comment percevez vous leur inscription au sein du paysage littéraire actuel ? 

Les éditions Ròt-Bò-Krik  : Nous avons choisi d’ouvrir notre catalogue par la publication de « Dieu t’a crée, tu as crié…! » de Michel Alimeck, un livre guyanais publié à compte d’auteur en 1980 et qui circula à l’époque un peu sous le manteau. Si nous avons commencé par ce livre, c’est parce qu’il est emblématique de notre intention. Un livre sur la Guyane, écrit depuis la France, à la frontière des genres, puisqu’il mêle histoire, poésie, anthropologie, document, élan lyrique, analyse politique. Michel Alimeck, musicien, danseur, chorégraphe, est né en Guyane en 1940 et l’a quitté quand la conscription l’a jeté au milieu de la guerre d’Algérie. Après s’être installé à Paris, il développa toute sa vie, par divers moyen, la poésie, la danse, l’anthropologie, une réflexion sur son identité guyanaise. Dans « Dieu t’a crée, tu as crié…! », il refait l’histoire des peuples marrons du plateau des Guyanes et propose le mode de vie marron, la pensée marronne, les récits marrons de lutte et d’émancipation, comme contre-point à la culture guyanaise créole. On pourrait dire d’une certaine manière qu’il voit dans le marronnage, aussi bien historique que contemporain, une perspective d’élaboration d’une identité proprement guyanaise, après la colonisation. Pour le dire autrement et pour paraphraser Montesquieu, il se demande : « Comment peut-on être guyanais·e ? »

En regard du livre de Michel Alimeck, et en accord avec notre principe éditorial de décalage, nous avons voulu publier un recueil de nouvelles de l’autrice sud-africaine Stacy Hardy. Pour commencer, nous avons eu la possibilité de traduire et de publier son dernier recueil avant même qu’il ne soit publié dans sa langue d’origine, en anglais. Une étrangeté qui n’était pas pour nous déplaire. Ensuite il y a dans les variations de genre littéraires à l’oeuvre dans le travail de Hardy un aspect tout à fait fascinant : pour décrire l’Afrique du Sud contemporaine, elle alterne entre un registre fantastique marqué par une extraordinaire inventivité, et le flux de conscience, plutôt réaliste voire dramatique. Cela permet à Stacy Hardy de construire l’environnement sud-africain de ces nouvelles comme un paysage quelque peu fantomatique, spectral. Un monde instable, flottant, hanté par la violence, passé et présente. Où seule l’agitation émotionnelle de la narratrice l’empêche de se noyer dans une société morbide. Or c’est bien le statut nécessairement post-colonial de ce pays qui structure son théâtre d’ombre. L’autrice-narratrice étant tout à la fois solidaire des luttes d’émancipation et héritière de la domination blanche, tout est disjonction et la question devient, en écho au livre d’Alimeck : « Comment peut-on être sud-africain·e ? »

Pro/p(r)ose Magazine : Pour finir, comment envisagez-vous avec votre équipe le développement de votre catalogue et l’avenir de la maison ?

Les éditions Ròt-Bò-Krik : Le 21 octobre 2022 sortiront en librairie nos deux prochains livres, « La décolonisation n’est pas une métaphore » d’Eve Tuck et K. Wayne Yang, et « La Sphère de Planck », de Lionel Manga. Là encore deux livres très différents et qui pourtant se parlent.

« La décolonisation n’est pas une métaphore » relève plutôt du genre de l’essai et a été écrit il y a dix ans, en 2012, au moment de l’émergence, dans le contexte nord-américain, de tout un tas d’initiatives visant à appliquer des « méthodologies décoloniales » à divers objets : décoloniser les universités, décoloniser les musées, décoloniser les bibliothèques, décoloniser les mentalités de tel ou tel groupe. Face à ce phénomène, Eve Tuck et K. Wayne Yang, qui sont l’une aléoute (Unangax̂), donc autochtone d’Alaska et l’autre californien issu de l’immigration asiatique, et au départ plutôt chercheur·se en sciences de l’éducation, questionnent ce développement « métaphorique » de la notion de décolonisation. Ils se demandent dans quelle mesure cette métaphorisation ne sert pas à éviter de parler de la véritable décolonisation, à savoir la restitution aux peuples autochtones de leurs terres et de leurs modes de vie, et si cette métaphorisation ne relève pas d’une stratégie de « disculpation coloniale » de la part des non autochtones. Ils s’interrogent aussi sur la dimension irréductible, et à certains égards incommensurable, des luttes d’émancipation les unes par rapport aux autres. En prenant différents exemples relevant aussi bien de la littérature que du cinéma, et en usant des grilles analytiques provenant de la critique culturelle, ils entendent montrer combien, dans les états coloniaux de peuplement comme les États-Unis ou le Canada, la culture nationale relève de la construction d’une autochtonie fantasmée du colon. Ou pour le dire autrement, combien l’Américain moderne se construit un imaginaire dans lequel il est le « Dernier des Mohicans », le seul américain a jamais avoir été authentique, l’essence de l’Amérique faite homme. Nous publions ce texte accompagné d’une postface de Christophe Yanuwana Pierre, porte-parole des Jeunesses autochtones de Guyane, qui propose un contrepoint aux questionnements de Tuck et Yang en s’interrogeant sur le contexte guyanais, et ce que peuvent y signifier autochtonie et autonomie.

Les intérêts parfois convergents mais souvent contradictoires des différents protagonistes du monde colonial ou postcolonial s’enchevêtrent et s’entrechoquent. Les conséquences de la colonisation et au-delà, de la colonialité, sont inéluctables. Et c’est cette trame qui fait écho au livre de Lionel Manga, « La Sphère de Planck ». Dans ce roman choral, une multiplicité de personnages racontent un même évènement, la soirée d’inauguration de la nouvelle villa de bord de mer d’un haut dignitaire du régime camerounais. A travers cette pluralité de récits, de perspectives, de tons, c’est toute l’histoire du marasme politique camerounais qui se déploie comme toile de fond d’une intrigue parfois loufoque, parfois mélancolique, mais toujours marquée par la luxuriance du style de Lionel Manga. La condition post-coloniale y est une nasse politique tout autant qu’un écrin littéraire.

Pro/p(r)ose Magazine : Merci à vous d’avoir répondu à nos quelques questions.